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DELPHINE.
IMPRIMERIE DE CABUCHET , A BESANCON.
DELPHINE,
PAR MADAME
DE STAËL-IIOLSTEIN.
Un homme doit savoir braver l'opinion , une femme s'y soumettre.
Mélanges de madame Necker. QUATRIÈME ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.
TOME PREMIER.
PARIS,
H. NICOLLE, A LA LIBRAIRIE STÉRÉOTYPE,
AÎÎB JDI SUBI, W.° 12,
MDCCCXYIIL
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/delphine0102sta
PRÉFACE.
.Les romans sont de tous les écrits lit- téraires ceux qui ont le plus de juges ^ il n'existe presque personne qui n'ait le droit de prononcer sur le mérite d'un roman } les lecteurs mêmes les plus dé- fians et les plus modestes sur leur es— prit , ont raison de se confier à leurs impressions. C'est donc une des pre- mières difficultés de ce genre que le succès populaire auquel il doit pré- tendre.
Une autre non moins grande , c'est qu'on a fait une si grande quantité de romans médiocres, que le commun des hommes est tenté de croire que ces sor- tes de compositions sont les plus aisées de toutes , tandis que ce sont précisé- ment les essais multipliés dans cette carrière qui ajoutent à sa difficulté}
Tome Lcv i
jj PRÉFACE.
car dans ce genre , comme dans tous les autres, les esprits un peu relevés crai- gnent les routes battues, et cest un obstacle à l'expression des sentimens y rais , que l'importun souvenir des écrits insipides qui nous ont tant parlé des affections du cœur. Enfin le genre en lui-même présente des difficultés effrayantes, et il suffit, pour s'en con- vaincre , de songer au petit nombre de romans placés dans le rang des ou- vrages.
En effet, il faut une grande puissance d'imagination et de sensibilité pour s'i- dentifier avec toutes les situations de la vie, et y conserver ce naturel par- fait, sans lequel il ny a rien de grand, de beau, ni de durable. L'enchaîne- ment des idées peut être soumis à des principes invariables et dont il est tou- jours possible de donner une exacte analyse; mais les sentimens ne sont ja-
PREFACE. llj
mais que des inspirations plus ou moins heureuses, et ces inspirations ne sont accordées peut-être qu'aux âmes res- tées dignes de les éprouver. On citera pour combattre cette opinion , quelques hommes d'un grand talent dont la con- duite n'a point été morale } mais je crois fermement qu'en examinant leur histoire 7 on verra que si de fortes passions ont pu les entraîner , des remords profonds les ont cruellement punis } ce n'est pas assez pour que la vie soit estimable , mais c'est assez pour que le cœur liait point été dé- pravé.
On se sentirait saisi d'une véritable ter- reur au milieu de la société , s'il n'existait pas un langage que l'affectation ne pût imiter, et que l'esprit à lui seul ne saurait découvrir. (Test surtout dans les romans que cette justesse de ton , si fou peut s'exprimer ainsi, doit être particulière— ment observée} sensibilité exagérée, fierté
IV PREFACE,
hors de place , prétention de vertu , toute cette nature de convention qui fatigue si souvent dans le monde , se retrouve dans les romans • et comme on pourrait dire en observant tel ou tel homme , c'est par cette parole , par ce regard , par cet accent qu'il trahit à son insçu les bornes de son esprit ou de son âme \ de même dans les fictions , on pourrait mon- trer , dans quelle situation fauteur a manqué de sensibilité véritable ; dans quel endroit le talent na pu suppléer au caractère, et quand l'esprit a irai** nement cherché ce que famé aurait saisi d'un seul jet.
Les événemens ne doivent être dans les romans que l'occasion de développer les passions du cœur humain } il faut con- server dans les événemens assez de vrai- semblance pour que l'illusion ne soit point détruite } mais les romans qui excitent la curiosité seulement par l'invention des
PRÉFACÉ. y
faits, ne captivent dans les hommes que cette imagination qui a fait dire que les yeux sont toujours enfans. Les romans que Ton ne cessera jamais d'admirer, Cla- risse , Clémentine , Tom-Jones , la nou- velle ïiéloise, Werther, etc., ont pour but de révéler ou de retracer une foule de senti mens , dont se compose au fond de l'âme le bonheur ou le malheur de l'exis- tence- ces sentimens que Ton ne dit point, parce qu'ils se trouvent liés avec nos se~ crets ou avec nos faiblesses , et parce que les hommes passent leur vie avee les hom- mes, sans se confier jamais mutuellement ce qu'ils éprouvent.
L'histoirenenous apprend que les grande traits manifestés par la force des circons- tances, mais elle ne peut nous faire péné- trer dans les impressions intimes qui , en' influant sur la volonté de quelques-uns , ont disposé du sort de tous. Les décou- vertes en ce genre sont inépuisables, il-
y] PilÉFACE
n'y a qu'une chose étonnante pour l'esprit humain , c'est lui— même.
The noTblest Stuiy of mankind is man.
Cherchons donc toutes les ressources du talent , tous les de'veloppemens de l'es- prit, dans la connaissance approfondie des affections de l'âme , et n'estimons les romans que lorsqu'ils nous paraissent , pour ainsi dire , une sorte de confession 5 dérobée à ceux qui ont vécu comme à ceux qui vivront.
Observer le cœur humain , c'est mon*- trer à chaque pas l'influence de la morale sur la destinée : il n'y a qu'un secret dans la vie 3 c'est le bien ou le mal qu'on a fait } il se cache, ce secret, sous mille formes trompeuses : vous souffrez long - temps sans FaVoir mérité, vous prospérez long- temps par des moyens condamnables , mais tout-à-coup votre sort se décide , le mot de votre énigme se révèle , et ce mot^
P R É F A. C K. Vïj
la conscience l'avait dit bien avant que le destin l'eut répète. C'est ainsi que l'his- toire de l'homme doit être représentée dans les romans* c'est ainsi que les fictions doivent nous expliquer , par nos vertus et nos sentimens, les mystères de notre sort.
Véritable fiction en effet, me dira-t-on, que celle qui serait ainsi conçue ! croyez- vous encore à la morale, à l'amour, à l'élévation de l'àme , enfin à toutes les il- lusions de ce genre ? Et si Ton n y croyait pas , que mettrait-on à la place ? la cor- ruption et la vulgarité de quelques plai- sirs , la sécheresse de l'âme , la bassesse et la perfidie de l'esprit. Ce choix hideux en lui-même , est rarement recompensé par le bonheur ou par le succès -, mais quand l'un et l'autre en seraient le résultat momentané, ce hasard servirait seulement à donner à l'homme vertueux un sentiment de fierté de plus. Si l'histoire avait repré-
Yllj PRÉFACE.
sente les sentimens généreux comme tou- jours prospères , ils auraient cessé d'être généreux 5 les spéculateurs s'en seraient bientôt emparés, comme un moyen de faire route. Mais l'incertitude sur ce qui conduit aux splendeurs du monde, et la certitude sur ce qu exige la morale , est une belle opposition qui honore l'accom- plissement du devoir et l'adversité libre- ment préférée.
Je crois donc que les circonstances de la vie , pnssagères comme elles le sont , nous instruisent moins des vérités dura- bles, que les fictions fondées sur ces véri- tés} et que les meilleures leçons de la déli-r catesse et de la fierté peuvent se trouver dans les romans, où les sentimens sont peints avec assez de naturel, pour que vous croyiez assister à la vie réelle en les lisant.
Un style commun , un style ingénieux sont également éloignés de ce naturel 5 l'ingénieux ne convient qu aux affections
PRÉFACE. Jîg
de parure , à ces affections qu'on éprouve seulement pour les montrer} l'ingénieux enfin , est une telle preuve de sang froid , qu'il exclut la possibilité de toute ('motion profonde. Les expressions communes sont aussi loin de la vérité que les expressions recherchées , parce que les expressions com- munes ne peignent jamais ce qui se passe réellement dans notre cœur* chaque homme a une manière de sentir particulière , qui lui inspirerait de l'originalité s'il s y li- vrait} le talentne consiste peut-être que dans, la mobilité qui transporte Famé dans toutes les affections que l'imagination peut se re- présenter} le génie* ne dira jamais mieux que la nature 7 mais il dira comme elle dans les situations même inventées, tandis que l'homme ordinaire ne sera inspiré que par la sienne propre. C'est ainsi que dans tous les genres la vérité est à la lois 7 ce qu'il y a de plus difficile et de plus sim- ple j de plus sublime et de plus naturel.-
PREFACE.
Il n y a point eu dans la littérature des anciens ce que nous appelons des romans 5 la patrie absorbait alors toutes les âmes , et les femmes ne jouaient pas un assez grand rôle pour que Ton observât toutes les nuances de l'amour : chez les mo- dernes Téclatdes romans de chevalerie ap- partenait beaucoup plus au merveilleux des aventures qu'à la vérité et à la pro- fondeur des sentimeus. Madame de La— fayette est la première qui , dans la prin- cesse de Clèves, ait su réunir à la peinture de ces mœurs brillantes de la chevalerie, le langage touchant des affections passion- nées. Mais les véritables chefs-cf œuvres en fait de romans , sont tous du dix-huitième siècle ; ce sont les Anglais qui , les pre- miers , ont donné à ce genre de produc- tion un but véritablement moral 5 ils cher- chent futilité dans tout , et leur disposi- tion à cet égard est celle des peuples li- bres j ils ont besoin d'être instruits 3 plutôt
PREFACE. Xj
qu'amuses , parce qu'ayant à faire un no- ble usage des facultés de leur esprit , ils aiment à les développer et non à les en- dormir.
Une autre nation aussi distinguée par ses lumières que les Anglais le sont par leurs institutions, les Allemands, ont des romans d'une vérité et dune sensibilité profonde^ mais on juge mal parmi nous les beautés de la littérature allemande 7 ou pour mieux dire, le petit nombre de personnes éclairées qui la connaissent , ne se donnent pas la peine de répondre à ceux qui ne la connaissent pas } ce n'est que depuis Voltaire que l'on rend justice en France à l'admirable littérature des Anglais } il faudra de même qu'un homme de génie s'enrichisse une fois par la fé- conde originalité de quelques écrivains allemands, pour que les Français soient persuadés, quil y a des ouvrages en Al- lemagne où les idées sont approfondies et
Xl) PREFACE.
les sentimens exprimes avec une énergie nouvelle.
Sans cloute les auteurs actuels ont raison de rappeler sans cesse le respect que l'on doit aux chefs-d" œuvres de la littérature française , c'est ainsi qu'on peut se former un goût , une critique sévère . je dirais impartiale 5 si de nos jours , en France , ce mot pouvait avoir son application. Mais le grand défaut dont notre littérature est menacée main- tenant, c'est la stérilité, la froideur et la monotonie : or l'étude des ouvrages parfaits et généralement connus que nous possédons, apprend bien ce qu'il faut éviter , mais n'iuspire rien de neuf; tan- dis qu'en lisant les écrits d'une nation dont la manière de voir et de sentir dif- fère beaucoup de celle des Français . l'esprit est excité par des combinaisons nouvelles , l'imagination est animée par les hardiesses mêmes qu'elle condamne
PREFACE. XllJ
autant que par celles qu' elle approuve 5 et Ton pourrait parvenir à adapter au goût français, peut-être le plus pur de tous, des beautés originales qui donneraient à la littérature du dix-neuvième siècle un caractère qui lui serait propre.
On ne peut qu'imiter les auteurs dont les ouvrages sont accomplis , et dans limitation il n'y a jamais rien d'il- lustre 5 mais les écrivains dont le génie un peu bizarre n'a pas entièrement poli toutes les richesses qu'ils possèdent, peu- vent être dérobés heureusement par des hommes de goût et de talent : For des mines peut servir à toutes les nations , l'or qui a reçu l'empreinte de la mon- naie ne convient qu'à une seule. Ce n'est pas Phèdre qui a produit Zaïre 7 c'est Othello. Les Grecs eux-mêmes dont Racine s'est pénétré 3 avaient laissé beaucoup à faire à son génie. Se serait-il élevé aussi haut , s'il n'eût étudié que des ouvrages
XIV PREFACE.
qui, comme les siens, désespérassent F é- mulation au lieu de l'animer en lui ou- vrant de nouvelles routes ?
Ce serait donc , je le pense , un grand obstacle aux succès futurs des Français dans la carrière littéraire , que ces préju- gés nationaux qui les empêcheraient de rien étudier qu'eux-mêmes. Un plus grand obstacle encore serait la mode qui proscrit les progrès de F esprit humain , sous le nom de philosophie 5 la mode . ou je ne sais quelle opinion de parti trans- portant les calculs du moment sur le terrein des siècles, et se servant de con- sidérations passagères pour assaillir les idées éternelles. L'esprit alors n'aurait plus véritablement aucun moyen de se développer , il se replierait sans cesse sur le cercle fastidieux des mêmes pensées , des mêmes combinaisons , presque des mêmes phrases j dépouillé de Favenir, il serait condamné sans cesse à regarder en
PREFACE. XV
arrière , pour regretter d'abord 5 rétro- grader ensuite , et sûrement il resterait fort au-dessous des écrivains du dix-sep— dame siècle qui lui sont présentes pour modèles } car les écrivains de ce siècle 5 hommes d'un rare génie 5 fiers comme le vrai talent 5 aimaient et pressentaient les vérités que couvraient encore les nuages de leur temps.
L'amour de la liberté bouillonnait dans le vieux sang de Corneille 5 Fénélon don- nait dans son Télémaque des leçons sé- vères à Louis XIV 5 Bossuet traduisait les grands de la terre devant le tribunal du Ciel , dont il interprétait les jugemens avec un noble courage} et Pascal, le plus hardi de tous, à travers les terreurs funestes qui ont troublé son imagination en abrégeant sa vie , a jeté dans ses pensées détail 1 les germes de beaucoup d'idées que l<^s écrivains qui Font suivi ont développés. Les grands hommes du siècle de Louis W Y ,
XVJ PRÉFACE.
remplissaient Tune des premières condi- tions du génie , ils étaient en avant des lumières de leur siècle 5 et nous , en reve- nant sur nos pas , égalerions-nous jamais ceux qui se sont élancés les premiers dans la carrière, et qui, s'ils renaissaient, par- tant d'un autre point , dépasseraient encore' tous leurs nouveaux contemporains ?
On a dit que ce qui avait surtout con- tribué à la splendeur de la littérature du dix - septième siècle, c'était les opinions religieuses d'alors , et qu aucun ouvrage d'imagination ne pouvait être distingué sans les mêmes croyances. Un ouvrage . dont ses adversaires mêmes doivent ad- mirer l'imagination originale , extraordi— naire , éclatante , le Génie du Christia- nisme* a fortement soutenu ce système lit- téraire. J'avais essayé de montrer quels étaient les heureux chaugemens que le christianisme avait apportés dans la lit- térature ; mais comme le christianisme
PREFACE. XV 1J
date de dix— huit siècles , et nos chefs- d'œuvres en littérature seulement de deux 3 je pensais que les progrès de l'esprit humain en général , devaient être comptes pour quelque chose dans l'examen des différences entre la littéra- ture des anciens et celle des modernes.
Les grandes idées religieuses , l'exis- tence de Dieu, l'immortalité de l'âme, et l'union de ces belles espérances avec la morale , sont tellement inséparables de tout sentiment élevé, de tout enthousias- me rêveur et tendre, qu'il me paraîtrait impossible qu aucun roman , aucune tra- gédie, aucun ouvrage d'imagination enfin pût émouvoir sans leur secours* et en ne considérant un moment ces pensées , d'un ordre bien plus sublime , que sous le rap- port littéraire , je croirais que ce qu'on a appelé dans les divers genres d'écrits, l'inspiration poétique, est presque toujours ce presentinient du cœur , cet essor du
XV11J PREFACE.
génie qui transporte l'espérance au delà des bornes de la destinée humaine } mais rien n'est plus contraire à l'imagination , comme à la pensée , que les dogmes de quelque secte que ce puisse être. L*a my- thologie avait des images , et non des dogmes 5 mais ce qu'il y a d'obscur , d'abstrait et de métaphysique dans les dogmes , s'oppose invinciblement , ce me semble, à ce qu'ils soient admis dans les ouvrages d'imagination.
La beauté de quelques ouvrages reli- gieux tient aux idées qui sont entendues par tous les hommes , aux idées qui ré- pondent à tous les cœurs , même à ceux des incrédules 3 car ils ne peuvent se refuser à des regrets lors même qu'ils ne conçoivent pas encore des espérances 5 ce qu'il y a de grand enfin dans la religion, ce sont toutes les pensées inconnues , va- gues , indéfinies , au delà de notre rai- son , mais non en lutte avec elle.
PREFACE. XIX
On a voulu établir depuis quelque temps une sorte d'opposition entre la rai* son et l'imagination , et beaucoup de gens, qui ne peuvent pas avoir de l'imagina- tion , commencent d'abord par manquer de raison , dans l'espoir que cette preuve de zèle leur sera toujours comptée. Il faut distinguer l'imagination qui peut être considérée comme Tune des plus belles facultés de l'esprit, et l'imagination dont tous les êtres souffrans et bornés sont susceptibles. L'une est .un talent, l'autre une maladie } l'une devance quelquefois la raison , l'autre s'oppose toujours à ses progrès • on agit sur l'une par l'enthou- siasme , sur l'autre par l'eifroi 5 je con- viens que quand on veut dominer les têtes faibles , il faut pouvoir leur inspi- rer des terreurs que la raison proscrirait} mais pour produire ce genre delfet , les contes de revenans \ aient beaucoup mieux que les chefs-d'œuvres littéraires.
XX PREFACE.
Lïmagination qui a fait le succès de tous ces chefs — d'oeuvres tient par des liens très-forts à la raison } elle inspire le besoin de sV'lever au delà des bor- nes de la réalité , mais elle ne permet pas de rien dire qui soit en contraste avec cette réalité même. Nous avons tous au fond de notre âme une idée confuse de ce qui est mieux , de ce qui est meil- leur , de ce qui est plus grand que nous ;; cest ce qu on appelle , en tout genre 7 le beau idéal , c'est l'objet auquel as— pirent toutes les âmes douées de quel- que dignité naturelle } mais ce qui est contraire à nos connaissances , à nos idées positives 5 déplaît à l'ima- gination presque autant qu'à la raison même.
J'en vais prendre un exemple au ha- sard : je le tirerai de l'incohérence des images , il sera facile d'en faire l'appli- cation aux idées contradictoires. Quand
PREFACE. XX)
Milton agrandit à nos yeux le vice et la vertu par les tableaux les plus frap- pans , nous l'admirons 5 il ajoute à nos pensées , il fortifie nos sentimens } mais lorsqu'il représente les anges tirant des coups de canon dans le Ciel , il manque à la raison qu'exige la nature de son sujet , il s'écarte de la conséquence qui doit exister dans l'invention comme dans la vérité , et la raison blessée refroidit l'i- magination. Pourquoi blâmons-nous dans les romans , dans la poésie , dans les ou- vrages dramatiques tout ce qui n'est pas en harmonie avec les proportions admises, avec les fictions accordées ? c'est par le même instinct qui nous rend importun le désordre dans le raisonnement.
Il y a dans nous une force morale qui tegid toujours vers la vérité • en opposant l'une à l'autre, le sentiment, l'imagina- tion , la raison , toutes les facultés de l'homme , on établirait en lui-même une
XX1J PREFACE.
division presque semblable à celle qui , affaiblissant les empires , rend leur as- servissement plus facile. Les facultés de l'homme doivent avoir toutes la même di- rection , et le succès de l'une ne peut ja- mais être aux dépens de l'autre :y l'écri- vain qui 5 dans l'ivresse de l'imagination 7 croit avoir sujugué la raison , la verra toujours reparaître comme son juge , non- seulement dans l'examen, réfléchi , mais dans fimpression du moment qui décide de l'enthousiasme.
Je ne sais si ces diverses réflexions font l'apologie ou la critique de la correspon- dance que je publie. Je ne l'aurais pas fait connaître, si elle ne m'avait pas paru d'accord avec la manière de voir et de sentir que je viens de développer. Les lettres que j'ai recueillies ont été écrites dans le commencement de la révolution 5 j'ai mis du soin à retrancher de ces lettres , autant que la suite de l'histoire le permet-
PREFACE.
XX1IJ
tait 5 tout ce qui pouvait avoir rapport aux evenemens politiques de ce temps- là. Ce ménagement n'avait point pour but , on le verra , de cacher des opi- nions dont je me crois permis d'être fière } mais j'aurais souhaité qu'on pût s'occuper uniquement des personnes qui ont écrit ces lettres} il me semble qu'on y trouve des senlimens qui devraient , pendant quelques momens du moins 5 n'inspirer que des idées douces.
Ce vœu ? je le crains , ne sera point accompli } la plupart des jugemeus lit- téraires que Ton publiera en France , ne seront , pendant long-temps encore ? que des louanges de parti, ou des in- jures de calcul } je pense donc que les écrivains qui , pour exprimer ce qu'ils croient bon et vrai , bravent ces juge— mens connus d'avance , ont choisi leur public } ils s'adressent à la France silen- cieuse , mais éclairée, à l'avenir plutôt
XXÎV PRÉFACE.
qu au présent } ils aspirent peut-être aussi } dans leur ambition ? à l'opinion indépen- dante , au suffrage réfléchi des étrangers } mais ils se rappelleront sans doute ce conseil que Yirgile donnait au Dante ? lorsqu'il traversait avec lui le séjour des hommes médiocres , agités , tant qu'ils avaient vécu 3 par des passions haineuses.
Fama di loro il mondo esser non lassa, Non ragioniam di lor ; ma guarda e passa (i),
(i) Le monde n'a pas même conservé le souvenir de leur nom; ne nous arrêtons pas à en parler, mais jette un coup d'oeil sur eux et passe.
DELPHINE.
LETTRE PREMIÈRE.
Madame d'Albémar à Matlldede T'crnon. Bellerive, ce 12 avril 1790.
Je serai trop heureuse, ma chère cousine^ si je puis contribuer à votre mariage avec M. de Mondoville} les liens du sang qui nous unissent me donnent le droit de vous servir, et je le re'clame avec instance ^ si je mourais, vous succéderiez naturellement à la moitié de ma fortune : me serait-il refusé de disposer d'une portion de mes biens pen- dant ma vie, comme les lois en dispose- raient après ma mort? À vingt et un ans ? convenez qu'il serait ridicule d'offrir mou héritage à vous qui en avez dix-huit! Je vous parle donc des droits de succession. Tome /.cr 3
DELPHINE.
seulement pour vous faire sentir, que vous ne pouvez considérer le don de la terre d'Andelys comme un service embarrassant à recevoir, et dont votre délicatesse doive s'alarmer.
M. cTAlbémar m'a comblée de tant de biens en mourant, que j'éprouverais le besoin dy associer une personne de sa fa- mille, quand cette personne, ma compa- gne depuis trois ans , ne serait pas la fille de madame de Yernon , de la femme du monde dont l'esprit et les manières m" atta- chent et me captivent le plus. Tous savez que la sœur de mon mari , Louise d' Albémar , est mon amie intime 5 elle a confirmé avec joie les dons que M. dAlbémar inavait faits. Retirée dans un couvent à Montpel- lier , ses goûts sont plus que satisfaits par la fortune quelle possède; je suis donc li- bre , et parfaitement libre de vous assurer vingt mille livres de rente, et je le fais avec un sentiment de bonheur que vous ne voudrez pas me ravir.
En vous donnant la terre d'Andelys , il me restera encore cinquante mille livres de revenu; j'ai presque honte d'avoir l'air de
DELPHINE.
la générosité quand je ne dérange en rien les habitudes de ma vie. Ce sont ces habi- tudes qui rendent la fortune nécessaire : dès que Ton n'est pas obligé d'éloigner de soi les inférieurs qui se reposent de leur sort sur notre bienveillance, ou d'exciter la pitié des supérieurs par un changement remarquable dans sa manière d'exister f Ton est à l'abri de toutes les peines que peut faire éprouver la diminution de la for- tune. D'ailleurs , je ne crois pas que je me fixe à Paris } depuis près d'un an que j'y habite , je n'y ai pas formé une seule re- lation qui puisse me faire oublier les amis de mon enfance } ces véritables amis sont gravés dans mon cœur avec des traits si chers et si sacrés, que toutes les nouvelles connaissances que je fais laissent à peine des traces à côté de ces profonds souve- nirs. Je n'aime ici que votre mère 5 sans elle je ne serais point venue à Paris, et je n'aspire qu'à la ramener en Languedoc avec moi} j'ai pris, depuis que j'existe, l'habitude d'être aimée , et les louantes qu'on veut bien m' accorder ici, laissent au fond de mon cœur un sentiment de
4 DELPHINE.
froideur et d'indifférence, qu'aucune jouis- sance de l'amour— propre n'a pu changer entièrement : je crois donc que , malgré mon goût pour la société de Paris, je reti- rerai ma vie et mon cœur de ce tumulte , où Ton finit toujours par recevoir quel- ques blessures , qui vous font mal ensuite dans la retraite.
J'entre dans ces détails avec vous , ma chère cousine, pour que vous soyez bien convaincue que j'ai beaucoup plus de for- tune qu'il n'en faut pour la vie que je veux mener. C'est à regret que je me condamne à rechercher tous les argumens imagina- bles pour vous faire accepter un don , qui devrait s'offrir et se recevoir avec le même mouvement} mais les différences de carac- tère et d'opinions qui peuvent exister entre nous, m'ont fait craindre de rencontrer quelques obstacles aux projets que nous avons arrêtés votre mère et moi} j'ai donc voulu que vous sussiez tout ce qui peut vous tranquilliser sur un service auquel vous paraissiez attacher beaucoup trop d'importance } il n'entraîne point avec lui une reconnaissance qui doive vous impo-
DELPHINE. 5
ser de la gêne; et si tout ce que je viens de vous dire ne suffît pas pour vous le prou- ver, je vous répéterai que mon amitié pour votre mère est si vive, si dévouée, qu'il vous suffirait d'être sa fille pour que je fisse pour vous, quand même je ne vous connaîtrais pas , tout ce qui est en mon pouvoir. Mais c'est assez parler de ee ser- vice : assurément je ne vous en aurais pas eut retenue si longtemps , si je n'avais aperçu que vous aviez une répugnance se- crète pour la proposition que je a ous faisais. Il se peut aussi que vous soyez blessée des conditions que madame de Mondoviile a mises à votre mariage avec son fils, dou- bliez pas cependant , ma chère Ma tilde , qu'elle ne vous a connue que pendant votre enfance, puisqu'elle n'a pas quitté l'Espa- gne depuis dix ans 5 et songez sur-tout que sou fils ne vous a jamais vue. Madame de Mondoviile aime votre mère, et désire s'allier avec votre famille 5 mais vous sa- vez combien elle me! d'importance à tout ce qui peut ajouter à la considération des siens • elle veut que sa belle-fille ait de la fortune , comme un moyen d'établir une
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DELPHINE.
distance de plus entre son fiîs et les antres hommes. Elle a de la générosité et de l'élé- vation , mais aussi de la hauteur et de l'or- gueil 5 ses manières 5 dit-on , sont très-sim- ples et son caractère très-arrogant. Née en Espagne, d'une famille attachée aux anti- cpes mœurs de ce pays , elle a vécu long- temps en France avec son mari , et elle y a appris Fart de revêtir ses défauts de for- mes aimables qui subjuguent ceux qui l'en- tourent. Tout ce que Ton raconte de Léonce de Mondovilie me persuade que vous serez parfaitement heureuse avec lui , mais je cr©is que madame de Mondovilie , malgré les inconvéniens de son caractère j a beau- coup d'ascendant sur son fils. J'ai souvent remarqué que c'est par ses défauts que l'on gouverne ceux dont on est aimé : ils veulent les ménager, ils craignent de les irriter ? ils finissent par s'y soumettre} tandis que les qualités dont le principal avantage est de rendre la vie facile , sont souvent oubliées 7 et ne donnent point de pouvoir sur les autres.
Ces diverses réflexions ne doivent en rien vous détourner du mariage le plus
DELPHINE.
brillant et le pins avantageux } mais elles ont pour but de vous faire sentir la néces- sité de remplir toutes les conditions que de. mande ou que désire madame de Mondo— ville. Il ne faut pas que vous entriez dans une telle famille avec une infériorité quel- conque; il faut que madame deMondoville soit convaincue qu'elle a fait pour son fils un mariage très-convenable, afin que tous les égards que vous aurez pour elle la flat- tent davantage encore. Plus vous serez in- dépendante par votre fortune , plus il vous sera doux d'être asservie par vos sentimens et vos devoirs.
Oubliez donc , ma chère Matilde , les petites altercations que nous avons eues quelquefois ensemble 3 et réunissons nos cœurs par les affections qui nous sont communes, par l'attachement que nous ressentons toutes les deux pour votre ai- mable mère.
Delphine d'àlbémàr.
8 DELPHINE.
LETTRE II.
Réponse de Matllde de Vernon^àmadame d'Albémar.
Paris, ce 14 avril 1790.
X uisqle vous croyez , ma chère cou- sine, qu'il est de votre délicatesse de faire jouir les parens de M. d'Albémar d'une partie de la fortune qu'il vous a laissée, je consens , avec l'autorisation de ma mère, à la donation que vous me proposez, et je con- sidère avec raison cette conduite de votre part , comme satisfaisant à beaucoup plus que l'équité , et vous donnant des droits à ma reconnaissance ; je m'engage donc à tout ce que la religion et la vertu exi- gent d'une personne qui a contracté , de son libre a^ eu , l'obligation qui me lie à vous.
Ma mère désire que le service que vous me rendez reste secret entre nous 5 elle croit que la fierté de madame de Mondovilie pourrait être blessée en apprenant que
DELPHINE. fp
c'est par un bienfait que sa belle— fille est dotée} je mxis dis ce que pense ma mcre7 mais je serai toujours prête à publier ce que vous laites pour moi , si vous le dé- sirez • dut la publicité de vos bienfaits nïhumilier selon l'opinion du monde .elle me relèverait à mes propres yeux : tel est l'esprit de la religion sainte que je pro- fesse'.
Je sais que ce langage vous a paru quel- quefois ridicule, et que malgré la dou- ceur de votre caractère , douceur à la- quelle je rends justice, vous n'avez pu n ie cacher que vous ne partagiez pas mes opinions sur tout ce qui tient à l'obser- vance de la religion catholique* Je m'en afflige pour vous, ma chère cousine, et plus vous resserrez par votre excellente conduite les liens qui nous atta< lient lune à l'autre, plus je voudrais qu"i! nie lut possible de vous convaincre que vous pi e- nev une mauvaise route, soit pour votre bonheur intérieur, soit pour votre consi- dération dans le monde.
Nos opinions en tout genre sont sin- gulièrement indépendantes : vous vous
/„" a*
16 DELPHINE.
croyez , et avec raison ; un esprit très-re- marquable} cependant, qu" est-ce que cet esprit, ma cousine, pour diriger sage- ment, non seulement les hommes en gê- nerai , mais les femmes en particulier ? Vous êtes charmante , on vous le répète sans cesse 5 mais , combien vos succès ne vous font-ils pas d'ennemis î Vous êtes jeune, vous aurez sans doute le désir de vous remarier : pensez-vous qu'un homme sage puisse être empressé de s'unir à une personne qui voit tout par ses propres lu- mières, soumet sa conduite à ses propres idées, et dédaigne souvent les maximes reçues ? Je sais que vous avez une simpli- cité tout— à— fait aimable dans le caractère * que vous ne cherchez point à dominer* que vous n'avez de hardiesse ni dans les manières , ni dans les discours 5 mais , dans le fond, et vous en convenez vous- même , ce n'est point à la foi catholique , ce n est point aux hommes respectables chargés de nous l'enseigner , que vous sou- mettez votre conduite, c'est à votre ma- nière de sentir et de concevoir les idées religieuses.
DELPHINE. 11
Ma cousine , où en serions— nous , si toutes les femmes prenaient ainsi pour guide, ce qu'elles appelleraient leurs lu- mières? Croyez— moi , ce n'est pas seule- ment par les Fidèles qu'une telle indépen- dance est blâmée} les hommes qui sont le plus affranchis des vérités traitées de préjugés dans la langue actuelle, veulent que leurs femmes ne se dégagent d'aucun licn^ ils sont bien aises qu'elles soient dé- votes , et se croient plus sûrs ainsi quelles respecteront et leurs devoirs et jusqu'aux moindres nuances de ces devoirs.
Je ne fais rien pour l'opinion 3 vous le savez^ j'ai de bonne foi les sentimens re- ligieux que je professe 5 si mon caractère a quelquefois de la roideur, il a toujours de la vérité 5 mais si j'étais capable de con- cevoir l'hypocrisie , je crois tellement es- sentiel pour une femme de ménager en tout point l'opinion, que je lui conseille- rais de ne rien braver en aucun genre , ni superstitions ( pour me conformer à votre langage), ni convenances, quelque pué- riles qu'elles puissent être 5 combien toute- fois il vaut mieux n avoir point a penser
12 DELPHINE.
aux suffrages du monde , et se trouver disposée , par la religion même , à tous les sacrifices que l'opinion peut exiger de nous !
Si vous pouviez consentir à voir I'évê— que de L. qui, malgré tous les maux que nous éprouvons depuis dix mois, est resté en France , je suis sure cru il prendrait de l'ascendant sur vous. Mon zèle est peut- être indiscret , la religion ne nous oblige point à nous mêler de la conduite des au- tres 5 mais la reconnaissance que je vais vous devoir m'inspire un nouveau désir de vous appeler au salut. Tous le dites vous-même , vous n êtes pas heureuse : c'est un avertissement du Ciel. Pourquoi n'ètes-vous pas heureuse? Tous êtes jeune, riche, jolie 5 vous avez un esprit dont la supériorité et le charme ne sont pas con- testés; vous êtes bonne et généreuse : sa— vez-vous ce qui vous afflige ? c'est l'incer- titude de votre croyance: et, s'il faut tout vous dire , c'est que vous sentez aussi que cette indépendance d'opinion et de con- duite qui donne à votie conversation peut- être plus de grâce et de piquant, com-
DELPHI5E. 1 3
menoc déjà à faire dire du mal de vous, et nuira sûrement tôt ou tard à votre exis- tence dans le monde.
TSe prenez pas mal les avis que je vous donne 5 ils tiennent, je vous l'atteste, à mon attachement pour vous : vous savez que je ne suis point jalouse, vous in avez rendu plusieurs ibis cette justice, je ne prétends point au* succès du monde , je n'ai pas l'esprit qu il faudrait pour les ob- tenir, et je me ferais scrupule de m'en oc- cuper ; je vous parle donc en conscience sans aucun autre motif que ceux qui doi— a eut inspirer une âme chrétienne; j'aurais fait pour vous bien plus que vous ne faites pour moi, si j'avais pu vous engager à sa- crilier vos opinions particulières, pour vous soumettre aux décisions de 1 Eglise.
Adieu , ma chère cousine , je ne vous plais pas, je ne dois pas vous plaire) ce- pendant vous êtes certaine . j'en suis sûre, que je ne manquerai jamais aux sentiment que vous méritez.
Matilde jdl Yehron,
l4 DELPHINE.
LETTRE III.
Delphine à Matilde.
J'ai de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre me fait éprouver} je devrais ne pas y céder, puis- que j'attends de vous une marque pré- cieuse d'amitié^ mais il m'est impossible de ne pas m'expliquer une fois franche- ment avec vous} je veux mettre un terme aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et sur mes goûts: vous estimez la vérité, vous savez F entendre ; j espère donc que vous ne se- rez point blessée des expressions vives qui pourront m* échapper dans ma propre jus- tification.
D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bonheur de vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il était vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune , parce
DELPHINE. l5
que votre mère est parente de M. d'Albé- mar, j'aurais eu tort de la conserver jus- qu à présent } la délicatesse est pour les âmes élevées un devoir plus impérieux encore que la justice ; elles s'inquiètent Lien plus des actions qui dépendent d'elles seules, que de celles qui sont soumises à la puissance des lois } mais pouvez-vous ignorer quelle malheureuse prévention éloignait M. d'ÀIbérnar de votre mère? C'est le seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble 5 cette préven- tion était telle , que j'ai eu beaucoup de peine à éviter rengagement qu'il voulait me faire prendre de rompre entièrement avec elle } connaissant les dispositions de M. d'AIbérnar comme je le fais, si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur , c'est parce qu'il m'a ordon- né de la considérer comme appartenant à moi seule.
Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le faible mérite du service que je veux vous rendre ? Est-ce parce que vous êtes effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la re-
l6 DELPHINE.
connaissance ? Pourquoi mettez-vous tant d'importance k une action qui ne peut être comptée que comme l'expression de l'amitié' que j'éprouve F Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir ? c'est d'être aimée des personnes avec qui je vis ; il faut que vous vous sentiez tout-à-fait incapable de m'ac- corder ce que je demande, puisque vous craignez tant de me rien devoir 5 mais 1 encore une ibis , soyez tranquille : votre mère peut tout pour mon bonheur : son esprit plein de grâce , sa douceur et sa gaieté répandent tant de charmes sur ma vie ! Quelquefois l'inégalité , la froideur de ses manières m'inquiètent ; je voudrais qu'elle répondit sans cesse à la vivacité de mon attachement pour elle. Ne suis— je donc pas trop heureuse , si je trouve une occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi ! Ma cousine , je ne cherche point à me faire valoir auprès de vous . vous ne me devez rien : je serai mille fois récompensée de mon zeie pour vos intérêts, si votre mère me témoigne plus souvent cette amiûé tendre qui ca.me et remplit mon cœur.
DELPHINE. 17
Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez nécessaire de m1 adresser.
Je n'ai pas les mêmes opinions que vous 5 mais je ne pense pas, je vous l'avoue, que ma considération en souiFre le moins du monde. Si je songeais à me remarier, j'ose croire que mon cœur est un assez noble présent pour nètre pas dédaigné par celui qui m'en paraîtrait digne; vous avez cru, dites-vous , démêler de la tristesse dans ma lettre, vous vous êtes trompée; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine : mais le bonheur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque mélange de mé- lancolie ; et comment n'éprouverais— je pas cette disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Alb 'niar un ami si bon et si tendre! Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avais atteint ma seizième année , que pour m'assurer sa fortune; il mettait dans ses relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie délicate , que son sentiment pour moi réunissait tout ce qu'il y a d'aimable dans les affections d'un père , et dans les soins dun jeune lionmie-
1 8 DELPHINE.
M. d'Àlbémar, uniquement occupé d'as- surer le bonheur du reste de ma vie, dont son âge ne lui permettait pas d'être le té- moin , m'avait inspiré cette confiance si douce à ressentir , cette confiance qui re- met pour ainsi dire à un autre la respon- sabilité de notre sort , et nous dispense de nous inquiéter de nous— mêmes. Je le regretterai toujours , et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma jeunesse ne peuvent jamais cesser de rn at- tendrir} mais quel autre chagrin pourrais-je éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redou- ter du monde? je ny porte que des senti- mens doux et bienveiilans 5 si j'avais été dépourvue de toute espèce d'agrémens , peut-être n'aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour plaire 5 mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles flat- teuses j ma position me permet de rendre quelques services, et ne m'oblige jamais à en demander } je n'ai que des rapports de choix avec les personnes qui m'entou- rent } je ne recherche que celles que j'aime ; je ne dis aucun mal des autres : pourquoi
DELPHINE. 1C)
donc voudrait— on affliger une créature aussi ihqffenswe que moi , et dont l'es- prit, s'il est vrai que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné eet avantage, dont l'esprit, dis-je , n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à ceux que je vois ?
A ous m'accusez de n'être pas aussi bonne Catholique que vous 5 et de n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la société. D'abord , loin de blâmer votre dévotion , ma cbère cousine , n'en ai— je pas toujours parlé avec respect} je sais qu'elle est sincère, et quoiqu'elle n'ait pas encore entièrement adouci ce que vous avez peut-être de trop Apre dans le caractère, je crois qu'elle contribue à votre bonheur , et je ne me permettrai ja- mais de 1 attaquer, ni par des raisonnement ni par des plaisanteries 3 mais j'ai reçu une éducation tout-a-fait différente de la votre. Mon respectable époux , en revenant de la guerre d'Amérique, s'était retiré dans la solitude , et s'y livrait à l'examen de Joules les questions morales que la ré— Qexiori peut approfondir. Il croyait en Dieu , il espérait l'immortalité de l'âme ;
20 DELPHINE.
et la vertu, fondée sur la bonté', était son cuite envers FEtre-Suprême. Orpheline dès mon enfance , je n ai compris des idées religieuses , que ce que M. d'AIbémar m'en a enseigné ç et comme il remplissait tous les devoirs de la justice et de la géné- rosité, j'ai cru que ses principes devaient suffire à tous les cœurs.
M. d'Albémar connaissait peu le monde , je commence à le croire } il n'examinait jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est bien en soi , et ne songeait point à Timpresslon que sa conduite pou- vait produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser ainsi , je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre , car je suis absolument à cet égard de l'opinion de M. d'Albémar : mais si vous entendiez par philosophie , la plus lé- gère indifférence pour les vertus pures et délicates de notre sexe 5 si vous enten- diez même par philosophie , la force qui rend inaccessible aux peines de la vie , certes je n'aurais mérité ni cette injure ni cette louange $ et vous savez bien que je suis une femme . avec les qualités et
DELPHINE. 2 1
les défauts que cette destinée faible et dé- pendante peut entraîner.
J'entre dans le monde avec un carac- tère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse et de la fortune 5 pourquoi ces dons de la Providence ne nie rendraient-ils pas heu- reuse F Pourquoi me tourmenterais-je des opinions que je n'ai pas, des convenances que j'ignore P La inorale et la religion du cœur ont servi d'appui à des kommes qui avaient à parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne : ces guides me sut— liront.
Quant à vous, ma chère cousine , souf- frez que je vous le dise : vous aviez peut- être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un caractère moins doux } mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgré la différence de nos goûts et de nos opinions? "Vous savez combien je consi- dère vos vertus 5 ce sera pour moi un \ if plaisir de contribuer à rendre voire desti- née heureuse^ mais laissez chacun en paix chercher au iond de son cœur le soutien qui convient le mieux à son caractère et à sa conscience: imitez votre mère, qui 11a
22 DELPHINE.
jamais de discussion avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. ]NTous aimons toutes deux un Etre bienfai- sant, vers lequel nos âmes s'élèvent} c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée , la plus grande et la plus fraternelle de toutes.
Je retournerai dans deux jours à Paris, nous ne nous parlerons plus du sujet de nos lettres , et vous m'accorderez le bon- heur de vous être utile , sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un peu , quelques efforts qu'on fasse sur soi- même pour ne pas s'en offenser. Je vous embrasse , ma chère cousine , et je vous assure qif a la fin de ma lettre , je ne sens plus la moindre trace de la disposition pé- nible qui in avait inspiré les premières lignes.
Delphine d'âlbéwar.
DELPHINE. 23
LETTRE IV.
Delphine cVAlbémar à madame deJrernon.
Bellerive, ee l6 avril 1790.
lVlA chère tante, ma chère amie, pour- quoi m'avez-vous mise en correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne de- vait être traité qu'avec vous ? Vous savez que Matilde et moi nous ne nous conve- nons pas toujours, et je m'entends si bien avec vous! Quand j'ai pu vous être utile, vous avez si noblement accepté le dévoue- ment de mon cœur, vous l'avez récom- pensé par un sentiment qui me rend la vie si douce ! Ne voulez-vous donc plus que ce soit à vous, à vous seule que je m'adresse? Si cependant je vous avais déplu par ma réponse à Matilde , si vous ne nie ju- giez plus dijme d'assurer le bonheur de votre fille! Mais non, vous connaissez la vivacité de mes premiers mouvemens * vous me les pardonnez , vous qui conser—
^4 DELPHINE.
vez toujours sur vous-même cet empire qui sert au bonheur de vos amis , plus en- core qu'au vôtre. Je n'ai rien à redouter de votre caractère généreux et fier : il re- çoit les services, comme il les rendrait, avec simplicité} cependant rassurez-moi avant que je vous revoie ; je sais bien que vous n aimez pas à écrire, mais il me faut un mot qui me dise que vous persistez dans la permission que vous m'avez accordée.
Je le répète encore, vous n affligerez pas profondément votre amie 5 je serais la première personne du monde à qui vous auriez fait de la peine 5 si j'ai eu tort , c'est alors sur-tout que, prévoyant les reproches que je me ferais, vous ne voudrez pas que ce tort ait des suites amères 5 j'attends quelques lignes de vous, ma chère Sophie, avec une inquiétude que je n'avais point encore ressentie.
DELPHI.VE. 23
LETTRE Y.
Madame de T'ernon à Delphine.
Paris, ce 17 avril.
V ors ("Les des en fans, Matilde et vous; ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter des objets sérieux , nous en causerons ensemble j mais n'ayez jamais d'inquiétude, ma chère Delphine, quand ce que vous désirez dé- pend de moi.
Sophie de Vernon.
LETTRE VI.
Delphine à mademoiselle cl ' Albémar.
Paris, ce 19.
Une légère altercation qui s'était élevée entre Matilde et moi, il y a quelques jours, m'avait assez inquiétée, ma chère sœur: je vous envoie la copie de nos lettres , pour que vous en soyez juge. Mais combien je Tome /.tr 3
20 DELPHINE.
voudrais que vous fussiez près de moi! Je cherche à me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit : il me semblait autrefois que votre excellent frère, dans nos en- tretiens , m'avait donné des règles de con- duite qui devaient me guider dans toutes les situations de la vie} et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me sont personnelles , comme si les idées gé- nérales que j'ai conçues , ne suffisaient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières. Néanmoins ma destinée est simple 3 et je n'éprouve et je n'éprouverai jamais , j'espère , aucun sentiment qui puisse l'agiter.
Madame de Yernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime, madame de Vernon est certainement la personne la plus spi- rituelle , la plus aimable , la plus éclairée , dont je puisse me faire l'idée : cependant il m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes pensées et de mes sentimens. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les conversations prolon- gées j mais ce qui sur-tout abrège les dé- veloppemens dans les entretiens avec elle ,
DELPHINE. 2*]
c est que son esprit va toujours droit aux résultats 5 et semble dédaigner tout le reste. Ce n est ni la moralité des actions , ni leur influence sur le bien-être de lame, quelle. a profondément étudié , mais les consé- qucnces et les effets de ces actions } et, quoiqu'elle soit elle-même une personne douée des plus excellentes qualités, l'oa dirait qu'elle compte pour tout le succès , et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette sorte d'esprit la rend un meilleur juge des événemens de la vie ? que des peines secrètes ;; il me reste donc toujours dans le cœur quelques sentimcns que je ne lui ai pas exprimes, quelques senti mens que je retiens comme inutiles à lui dire , et dont j'éprouve pourtant la puis- sance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en elle ; mais , sans que j'y réfléchisse , je me trouve naturel- lement disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser^ je renvoie toujours att lendemain pour lui parler des pensées qui m occupent, mais qui n'ont point d'ana- logie avec sa manière de voir et de sentir : mon désir de lui plaire ost mêlé d'une sorte
28 DELPHINE.
d'inquiétude , qui fixe mon attention sur les moyens de lui être agréable , et met dans mon amitié pour elle , encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.
Mon âme s'ouvrirait entièrement avec vous j ma chère Louise , vous lavez for- mée , en me tenant lieu de mère } vous avez toujours été mon amie } je conserve pour vous cette douce confiance du pre- mier âge de la vie, de cet âge où Ton croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en leur montrant ses sentimens , et leur dé- veloppant ses pensées.
Dites-moi donc, ma chère sœur, quel est cet obstacle qui s'oppose à ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi? vous m'avez fait un se- cret jusqu'à présent de vos motifs • sup- portez—vous l'idée qu'il existe un secret entre nous ?
Je vous ai promis , en vous quittant, de vous écrire mon journal tous les soirs } vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions. Oui , vous serez mon ange tutélaire , vous conserverez dans mon âme les vertus que vous avez su m' inspirer ;
DELPHINE,
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mais ne serions-nous pas bien plus heu- reuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent— elles jamais suppléer à nos en-
tretiens ?
Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même pour L'aile? voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je fus chez elle à huit. Elle était dans son cabinet avec sa fille: à moi! ar- rivée, elle iit signe à Matilde de s'éloigner 3 j'étais contente, et néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle : j'ai éprouvé souvent une sorte de gêne auprès de ma- dame de \ernon, jusques à ce que la gaieté deson esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et de contenu dans ses manières : je ne sais si c'est un défaut en elle } mais ce défaut même , sert à donner plus de prix aux témoignages de son affection,
— lié bien! me dit-elle en souriant, Matilde a doue voulu vous convertir? — Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répoudis-je, combien sa lettre m a lait de peine , elle a provoqué ma réponse , et je m'en suis bientôt repentie: j'avais un»; frayeur mortelle de vous avoir déplu.
Su DELPHINE.
— En vérité je Fai à peine lue , reprit ma- dame de Vernon \ j'y ai reconnu votre bon cœur , votre mauvaise tête , tout ce qui fait de vous une personne charmante } je n'ai rien remarqué que cela : quant au fond de l'affaire , l'homme chargé de dres—
gf
set le contrat y insérera les conditions que vous voulez bien offrir } mais il faut que vous permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en dédomma- gement de l'héritage de M. d'Albémar. Si madame de Mondo ville croyait, que c'est par une simple générosité de votre part , que ma fille est dotée, son orgueil en souf- frirait tellement qu'elle romprait le ma- riage. J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour cette proposition , et je voulais la combattre : mais madame de \ er- non m'interrompit , et me dit : Madame de Mondoville ne sait pas combien onpeut être Êète d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que vous : vous m'avez déjà re- tirée une fois de L'abîme où m'avait jetée un négociant infidèle , vous allez mainte- nant marier ma fille , le seul objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma.
DELPHINE. 01
\
reconnaissance au silence le plus absolu} tel est le caractère de madame de Mondo- ville. Si vous exigiez que le service que vous me rendez fût connu 5 je serais forcée de le refuser, car il deviendrait inutile ; mais il vous suffit , n'est-il pas vrai , ma chère Del- phine , du sentiment que j'éprouve } de ce sentiment qui me permet de vous tout de- voir, parce que mon cœur est certain de tout acquitter. — Ces derniers mots furent prononces avec cette grâce enchanteresse, qui n'appartient qu'à madame de Vernbn; elle n'avait pas fair de douter de mon consentement} et lui en faire naître l'idée 7 c'était refroidir tous ses sentimens : elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore plus d'en troubler les témoignages } les motifs de ma répugnance étaient bien purs : mais j'avais une sorte de honte néan- moins (1 insister pour que mon nom fut proclamé à cote du service que je rendais 5 et je fus irrésistiblement entraînée à céder aux désirs de madame de Yernon.
Je lui dis cependant : — J'ai quelque regret de me servir du nom de M. d'Al- bemar dans une circonstance si opposée à
3 2 DELPHINE.
•ses intentions 5 mais , s'il était témoin du culte que vous rendez à ses vertus , s'il tous entendait parler de lui , comme vous
en parlez avec moi, peut-être Sans
doute j interrompit madame de Vernon: et ce mot finit la conversation sur ce sujet.
Un moment de silence s'ensuivit 5 mais , bientôt reprenant sa grâce et sa gaieté na- turelles , madame de Yernon dit : — A pro- pos , dois-je vous envoyer M. Tévêque de L., pour vous confesser à lui, comme Matilde vous le propose ? — Je vous en conjure, lui répondis-je} dites-moi donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Matilde une éducation presque supers- titieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de votre esprit et l'indépendance de vos opinions ? Elle redevint sérieuse un moment , et me dit : — Tous m'avez fait vingt fois cette question, je ne voulais pas y répondre^ mais je vous dois tous les se- crets de mon cœur.
Vous savez , continu a- t-elle , tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de Yernon , proche parent de votre mari j il était impossible de lui moins ressembler : sa fortune et ma
DELPHINE.
33
pauvreté furent les seuls motifs qui déci- dèrent notre mariage : j'en fus long-temps très-malheureuse} à la fin cependant, je parvins à inaguerrir contre les défauts de M. de Yernon, j'adoucis un peu sa rudesse : il existe une manière de prendre tous les caractères du monde , et les femmes doi- vent la trouver, si elles veulent vivre en paix sur cette terre où leur sort est entiè- rement dans la dépendance des hommes. Je n'avais pu néanmoins obtenir que ma fille me fut confiée, et son père la diri- geait seul} il mourut qu'elle avait onze ans} et pouvant alors m1 occuper unique- ment d'elle , je remarquai qu'elle avait dans son caractère une singulière âpreté- assez peu de sensibilité, et un esprit plus Opiniâtre qu'étendu : je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisaient pas pour cor- riger de tels défauta :, j'ai de l'indolence dans le caractère, inconvénient, qui est le résultat naturel de l'habitude de la rési- gnation 5 j'ai peu d'autorité dans ma ma- nière de m'exprinn r, quoique ma décisi intérieure soit très-positive. Je mets (rail- leurs trop peu d'importance à la ;
34 DELPHINE.
des intérêts de la vie, pour avoir le sérieux nécessaire à renseignement. Je me jugeai comme je jugerais un autre, vous save& que cela m'est facile } et je résolus de con- fier à M- lévèque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus que la religion , et une religion positive ? était le seul frein assez fort pour dompter le caractère de Ma tilde 5 ce caractère au- rait pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme \ il présentait l'idée d'une àme ferme et capable de servir d'appui } mais les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver , dans les défauts et dans les qua- lités mêmes d'un caractère fort , que des occasions de douleur. Mon projet a réussi : la religion, sans avoir entièrement changé îe caractère de ma fille , lui a ôté ses in-* convéniens les plus graves ; et comme le sentiment du devoir se mêle à toutes ses résolutions , et presque à toutes ses paroles , on ne s'aperçoit plus des défauts qu'elle avait naturellement, que par un peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie , jamais par aucun tort réel. Son esprit est assez, borné j mais , comme elle
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respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances , elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde : sa beauté , qui est parfaite, ne lui fera courir aucun ris- que , car ses principes sont d'une inébran- lable austérité. Elle est disposée aux plus grands sacrifices ainsi qu'aux plus petits 5 et la roideur de son caractère lui fait aimer la gêne comme un antre se plairait dans l'aban- don. C'eût été bien dommage , ma chère Delphine , qu'une personne aussi aimable 7 aussi spirituelle que vous , se fût imposée un joug qui l'eut privée de mille charmes ; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille , et vous verrez que le parti que j'ai pris était le seul qui put la garantir de tous les Malheurs que lui préparait sa triste con- formité avec son père. Je ne parlerais à personne, ma chère Delphine, avec la confiance que je viens de vous témoigner } niait, je n'ai pas voulu que l'amie de mon cœur, celle qui Veut assurer le bonheur de Matilde. ignorât plus long-temps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus importante de mes résolutions , dans celle qui concerne l'éducation de ma Lille.
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"\ ous ne pouvez jamais parler sans con- vaincre, ma chère tante, lui répondis-je $ mais vous-même cependant, ne pouviez- voits pas guider votre fille ? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles que la raison. ... — Oh ! mes opinions : répondit-elle en souriant et m'interrom— pant, personne ne les connaît: et comme elles n'influent point sur mes sentimens y ma chère Delphine, vous navez pas be- soin de les savoir. — En achevant ces mots 7 elle se leva . me prit par la main, et me con- duisit dans le salon où plusieurs personnes étaient déjà rassemblées.'
Elle entra, et leur lit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnaissez. Quoiqu'elle ait au moins qua- rante ans . elle parait encore charmante ? même au milieu des jeunes femmes 5 sa pâleur, ses traits un peu abattus, rappel- lent la langueur de la maladie et non la dé- cadence des années 5 sa manière de se mettre toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit quelle serait parfaitement jolie , si un jour elle se por- tait mieux, si elle voulait se parer comme
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les autres* ce jour n'arrive jamais, mais on y croit, et c'est assez pour que 1 ima- gina tion ajoute encore à l'effet naturel de ses agrémens.
Dans un des coins de la chambre était madame du Marset. Vous ai-je dit que c'était une femme qui ne pouvait me supporter y quoique je n'aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle ? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et la considérée comme un affront qui lui serait personnel. J'ai , pendant quelque temps, essayé de l'adoucir T mais . quand j'ai vu qu'elle avait contracte aux yeux du monde l'engagement de me détester , et que ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espérait s'en taire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avait de factice comme ce qu il y avait de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend , ne sachant trop de quoi m' accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la Révolution de France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans cl nulle Lonté dans le caractère ; c'est assez du
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chagrins pour lui permettre beaucoup d'humeur.
Derrière elle était M. de Fierville , son fidèle adorateur, malgré son âge avancé : il a plus d'esprit quelle et moins de ca- ractère, ce qui fait qu'elle le domine en- tièrement : il se plaît quelquefois à causer avec moi : mais, comme par complaisance pour madame du Marset , il me critique souvent quand je n'y suis pas , il fait sans cesse des réserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est possi- ble, un peu d'accord avec lui— même. Je le laisse s'agiter dans ses petits remords , parce que je n'aime de lui que son esprit ^ et qu'il ne peut m'empècher d'en jouir quand il me parle.
Au milieu de la société , Ma tilde ne songe pas un instant à s'amuser 5 elle exerce tou- jours un devoir dans les actions les plus indifférentes de sa vie; elle se place cons- tamment à coté des personnes les moins aimables, a* range les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on entretienne, le fèuj enfin s'occupe dun salon comme d'un ménage, sans donner un instant à l'en,-
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traîneraient de la conversation. On pour- rait admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir , s'il exigeait délie le? sacrifice de ses goûts } mais elle se plaît réellement dans cette existence toute mé- thodique, et blâme au fond de son cœur ceux qui ne l'imitent pas.
Madame de Vernon aime beaucoup à jouer } quoiqu'elle pût être 1res— distinguée dans la conversation , elle l'évite; on dirait qu'elle n'aime à développer ni ce quelle sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense ? sont les seuls défauts que je lui connaisse.
Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de Fierville *, je lui en fis quelques reproches tout bas , parce qu'elle m'avait dit plusieurs (ois assez de mal de tous les deux. — La critique ou la louange , me répondit-elle , est un amuse- ment de l'esprit: mais ménager les hommes , est nécessaire pour vivre avec eux. — Esti- mer ou mépriser, repris-je a ver chaleur, est un besoin de Famé; c'est une leçon, c'esl un exemple utile à donner. — Vous ave* raison , nie dit— elle avec précipitation »
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vous avez raison sous le rapport de la mo- rale: ce que je vous disais ne faisait allu- sion quaux intérêts du monde. — Elle me serra la main en s' éloignant 7 avec une ex- pression parfaitement aimable.
Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la conversa- tion , sur-tout dans ce moment , inspire le plus vif intérêt à tous les esprits capables de reflexion et d'enthousiasme. Je me re- proche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette conversation si piquante ] c'est peut-être blesser un peu les conve- nances^ que se mêler ainsi aux entretiens les plus importans; mais., quand madame de \ernon . et les dames de sa société sont établies au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot : et 1 empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à les écou- ter et à leur répondre.
Cependant > peut-être est— il vrai que je me livre souvent avec trop de chaleur à l'esprit que je peux avoir 5 je ne sais pas résister assez aux succès que j'obtiens en société . et qui doivent quelquefois déplaire
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aux autres femmes. Combien j aurais besoin d'un guide! Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre 5 ma chère sœur , en vous répétant ma prière } venez près de moi , n'abandonnez pas votre Delphine dans un monde si nouveau pour elle 5 il m'inspire une sorte de crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve.
LETTRE VIL
Réponse de mademoiselle d'Albèmar à Delphine.
Montpellier, 25 avril 179©.
lYiA chère Delphine, je suis fâchée que vous vous montriez si généreuse envers ces N'ornons 5 mon frère aimait encore mieux la fille que la mère, quoique la mère ait beaucoup plus d'agrémens que la fille} il croyait madame de Vernon fausse jusqu'à la perfidie : pardon , si je me sers de ces mots} mais je ne sais pas comment dire leur équivalent, et je me couiie en votre bonne
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amitié pour m'excuser. Mon frère pensait que mad. de Yernon dans le fond du cœur n'aimait rien 5 ne croyait à rien . ne s'em- barrassait de rien 5 et que sa seule idée était de réussir 5 elle , et les siens , dans tous les intérêts dont se compose la vie du monde , la fortune et la considération. Je sais bien qu'elle a supporté avec une douceur exem- plaire le plus odieux des maris, et qu'elle n'a point eu d'amans, quoiqu'elle fut bien jolie , il n'y a jamais eu un mot à dire contre elle : mais dussiez-vous me trouver injuste , je vous avouerai que c'est précisément cette conduite régulière , qui ne me parait pas du tout s'accorder avec la légèreté de ses prin- cipes et l'insouciance de son caractère. Pourquoi s'est-elle pliée à tous les devoirs, même à tous les calculs , elle qui a l'air de n'attacher d'importance à aucun ? Malgré les motifs qu'elle donne de l'éducation de sa fille , ne faut-il pas avoir bien peu de sensibilité . pour ne pas former soi-même , et selon son propre caractère , la personne qu'on aime le plus , pour ne lui donner rien de son âme , et se la rendre étrangère par les opinions qui exercent le plus d'in—
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fluence sur toute notre manière d'être ?
Il se peut que j'aie tort de juger aussi défavorablement une personne dont je ne connais aucune action blâmable} mais sa physionomie 5 toute agréable qu'elle est ? su (lirait seule pour m'empêcher d'avoir la moindre confiance en elle. Je suis ferme- ment convaincue que les scntimcns habi- tuels de l'âme laissent une trace très— re- marquable sur le visage : grâce à cet aver- tissement de la nature , il n'y a point de dissimulation complète dans le monde } je ne suis pas défiante, vous le savez 5 mais je regarde , et si Ton peut me tromper sur les faits , je démêle assez bien les carac- tères ; c'est tout ce qu'il faut pour ne jamais mal placer ses affections : que m'importe ce qu'il peut arriver de mes autres inté- rêts !
Pour vous, ma chère Delphine, vous vous laissez entraîner par le charme de l'es- prit , et je crains bien que si vous livrez votre cœur à cette femme, elle ne le fasse cruellement souffrir 5 rendez-lui service, je ne suis pas difficile sur les qualités des personnes qu'on peut obliger j mais ou
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confie à ceux qu'on aime, ce qu'il y a de plus délicat dans le bonheur j et moi seule , ma chère Delphine , je vous aime assez pour ménager toujours votre sensibilité vive et profonde. C'est pour vous arracher à la séduction de cette femme» que je vou- drais aller à Paris ; mais je ne m'en sens pas la force , ii m'est absolument impossible de vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma solitude.
Il faut bien vous avouer le motif de cette répugnance , je consens à vous l'écrire } mais je n'aurais jamais pu me résoudre à vous en parler , et je vous prie instamment de ne pas me répondre sur un sujet que je n'aime pas à traiter. Yous savez que j'ai l'extérieur du monde le moins agréable } ma taille est contrefaite , et ma figure n'a point de grâce; je n'ai jamais voulu me marier quoique ma fortune attirât beau- coup de prétendons 5 j'ai vécu presque toujours seule , et je serais un mauvais guide pour moi-même r et pour les autres au milieu des passions de la vie} mais j'en sais assez pour avoir remarqué , qu une femme disgraciée de la nature, est lètre
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le plus malheureux lorsqu'elle ne reste pas dans la retraite. La société est arrangée de manière que, pendant les vingt années de sa jeunesse , personne ne s'intéresse vivement à elle 5 on l'humilie à chaque instant sans le vouloir, et il n'est pas un seul des discours qui se tiennent devant elle, qui ne reveille dans son âme un sentiment douloureux.
J'aurais pu jouir , il est vrai , du bonheur d'avoir des enfàns : mais que ne soufiii- rais— je pas , si j'avais transmis à ma fille les desavantages de ma figure! si je la voyais destinée comme moi à ne jamais connaître le bonheur suprême d'être le premier objet d'un homme sensible! Je ne le conlie qu'à vous, ma chère Delphine } mais parce que je ne suis point faite pour inspirer de l'a- mour, il ne s'ensuit pas que mon cœur ne soit susceptible des affections les plus ten- dres} j'ai senti, presqu'au sortir de l'en- fance, qu'avec ma figure, il était ridicule d'aimer. Imaginez-vous de quels senlimens amers j'ai dû m'abreuver 5 il était ridicule pour moi d'aimer! et jamais cependant la nature n'avait formé un cœur à qui ce bonheur lut plus nécessaire.
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Un homme 5 dont les de'fauts extérieurs seraient très— marquans , pourrait encore conserver les espérances les plus propres à le rendre heureux. Plusieurs ont anobli par des lauriers les disgrâces de la nature 5 mais les femmes n'ont d'existence que par l'amour ; l'histoire de leur vie commence et finit avec l'amour : et comment pour- raient-elles inspirer ce sentiment sans quel- ques agrëmens qui puissent plaire aux yeux î La société fortifie à cet égard l'intention de la nature au lieu d'en modifier les effets ? elle rejette de son sein la femme infortu- née que l'amour et la maternité ne doivent point couronner. Que de peines dévorantes n'a-t-elîe point à souffrir dans le secret de son cœur !
J'ai été romanesque, comme si je vous ressemblais, ma chère Delphine, mais j'ai néanmoins trop de fierté pour ne pas cacher à tous les regards , le malheureux contraste de ma destinée et de mon caractère. Gom- ment suis— je donc parvenue à supporter le cours des années qui m'étaient échues ? Je me suis renfermée dans la retraite , ras- semblant sur votre tête tous mes intérêts ^
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tous mes vœux , tous mes sentimens } je me disais que j'aurais été vous, si la nature m'avait accordé vos grâces et vos charmes } et secondant de toute mon âme l'inclina- tion de mon frère , je l'ai conjuré de vous laisser la portion de son bien qu'il me des- tinait.
Qu'aurais-je fait de la richesse ? j'en ai ce qu'il faut pour rendre heureux ce qui m'entoure, pour soulager l'infortune au- tour de moi } mais quel autre usage de l'ar- gent pourrais-je imaginer qui n'eut ajouté au sentiment douloureux qui pèse sur mon âme ? Aurais— je embelli ma maison pour moi, mes jardins pour moi F et jamais la reconnaissance d'un être chéri ne m'aurait récompensée de mes soins! Aurais — je réuni beaucoup de monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les autres possèdent et de ce qui me manque? au- rais-je voulu courir le risque des proposi- tions de mariage qu'on pouvait adresser à ma fortune, et nie serais— je condamnée à supporter tous les détours qu'aurait pris l'intérêt avide pour endormir ma vanité et m'oter jusqu'à l'estime de moi-même P
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Non 3 non , Delphine , ma sage résigna- tion vaut bien mieux. Il ne me restait qu'un bonheur à espérer } je Pai goûté, je vous ai adoptée pour ma fille 5 j'avais man- qué la vie, j'ai voulu vous donner tous les moyens d'en jouir. Je serais sans doute bien heureuse d'être près de vous , de vous voir 5 de vous entendre 5 mais avec vous seraient les plaisirs et la société brillante qui doivent vous entourer. Mon cœur qui n'a point aimé , est encore trop jeune pour ne pas souffrir de son isolement , quand tous les objets que je verrais m'en renou- velleraient la pensée.
Les peines d'imagination dépendent pres- que entièrement des circonstances qui nous les retracent 5 elles s'effacent d'elles-mêmes , lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui en réveille le souvenir, mais leur puissance devient terrible et profonde quand l'esprit est forcé de combattre à chaque instant contre des impressions nouvelles. Il faut pouvoir détourner son attention d'une douleur importune et s'en distraire avec adresse , car il faut de l'adresse vis-à-vis de soi-même 5 pour ne pas trop souffrir. Je ne
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connais guéries les autres, ma chère Del- phine, niais assez bien moi } c'est le fruit de la solitude. Je suis parvenue avec assez cT efforts à me faire une existence qui me préserve des chagrins vifs 5 j'ai des occu- pations pour chaque heure , quoique rien ne remplisse mon existence entière 5 j'unis les jours aux jours , et cela fait un an , puis deux , puis la vie. Je n'ose pas changer de place, agiter mon sort ni mon âme * j'ai peur de perdre le résultat de mes ré- flexions et de troubler mes habitudes qui me sont encore plus nécessaires , parce qu'elles me dispensent de réflexions mê- mes , et font passer le temps sans que je m'en mêle.
Déjà cette lettre va déranger mon repos pour plusieurs jours } il ne faut pas me faire parler de moi , il ne finit presque pas que ]'\ pense} je ^ is en vous} laissez-moi vous suivre de mes vœux, vous aider de mes conseils , si j'en peux donner pour ce monde que j'ignôi e. Vpprenez-moi succes- sivement et régulièrement les évenemens qui vous intéressent . je croirai presque avoir vécu dans votre histoire : je conser—
Tome 1: r \
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verai des souvenirs 5 je jouirai par vous des sentimens que je nai pu ni inspirer , ni connaître.
Savez-vous que je suis presque fâche'e que vous ayez fait le mariage de Matilde avec Léonce de Mondoviile? j'entends dire qu'il est si beau , si aimable et si fier , qu'il me semblait digne de ma Delphine } mais je l'espère , elle trouvera celui qui doit la rendre heureuse : alors seulement, je serai vraiment tranquille. Quelque dis- tinguée que vous soyez, que feriez-vous sans appui f vous exciteriez l'envie, et elle vous persécuterait. Votre esprit , quelque supérieur qu'il soit , ne peut rien pour sa propre défense } la nature a voulu que tous les dons des femmes fussent destinés au bonheur des autres , et de peu d'usage pour elles-mêmes. Adieu , ma chère Del- phine , je vous remercie de conserver l'ha- bitude de votre enfance et de m'écrire tous les soirs ce qui vous a occupée pen- dant le jour : nous lirons ensemble dans votre âme , et peut-être qu'à deux , nous aurons assez de force pour assurer votre bonheur.
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LETTRE VIII.
Réponse de Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce I mai.
X ourquoi m'avez-vous interdit de vous répondre, ma chère sœur, sur les motifs qui vous éloignent de Paris P Votre lettre excite en moi tant de sentimens que j'au- rais le besoin d'exprimer! Ah! j'irai bien- tôt vous rejoindre 5 j'irai passer toutes mes années près de vous : croyez— moi . cette vie de jeunesse et d'amour est moins heu- reuse que vous ne pensez. Je suis unique- ment occupée depuis quelques jours du soi t d'une de mes amies , madame d Ervins : c'est sa beauté même et les sentimens qu'elle inspire qui sont la source de ses erreurs et de ses peines.
Vous savez que lorsque je vous quittai , il y a un an , je tombai dangereusement malade à Bordeaux ; madame d"Ei vins, dont
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la terre était voisine de cette ville, était venue pendant l'absence de son mari y passer quelques jours 5 elle apprit mon nom , elle sut mon état et vint avec une ineffable bonté s'établir chez moi pour me soigner : elle me veilla pendant quinze jours , et je suis convaincue que je lui dois la vie. Sa présence calmait les agita- tions de mon sang, et quand je craignais de mourir , il me suffisait de regarder son aimable figure ? pour croire à de plus doux présages. Lorsque je commençai à me ré- tablir , je voulus connaître celle qui méri- tait déjà toute mon amitié } j'appris que c'était une Italienne dont la famille habi- tait Avignon; on l'avait mariée à quatorze ans à M. d'Ervins 3 qui avait vingt— cinq ans de plus qu'elle , et la retenait depuis dix ans dans la plus triste terre du monde. Thérèse d'Ervins est la beauté la plus séduisante que j'aie jamais rencontré} une expression à la fois naïve et passionnée , donne à toute sa personne je ne sais quelle volupté d'amour et d'innocence singulière- ment aimable. Elle n'a point reçu d'instruc- tion ; mais ses manières sont nobles et son
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langage est pur: elle est dévote et supersti- tieuse comme les Italiennes, et n'a jamais réfléchi sérieusement sur la morale, quoi- qu'elle se soit souvent occupée de la reli- gion* mais elle est si parfaitement bonne et tendre qu'elle n'aurait manqué à aucun devoir , si elle avait eu pour époux un homme digne d'être aimé. Les qualités na- turelles suffisent pour être honnête lorsque Ton est heureux, mais quand le hasard et la sociét : vous condamuent à lutter contre votre cœur, il faut des principes réfléchis pour se défendre de soi-même , et les ca- ractères les plus aimables dans les relations habituelles de la vie , sont les plus exposés quand la vertu se trouve en combat avec la sensibilité.
Le visage et les manières de Thérèse sont si jeunes 5 qu'on a de la peine à croire qu'elle soit déjà la mère d'une fille de neuf ans • elle ne s'en sépare jamais . et la ten- dresse extrême qu'elle lui témoigne étonne cette pauvre petite, qui éprouve confuse— meut le besoin de la protection, plutôt que celui d'un sentiment passionné. Son âme enfantine est surprise des vil es éiuo-
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tions qu'elle excite , une affection raison- nable et des conseils utiles la toucheraient peut— être davantage.
Mad. d'Ervins a vécu très-bien avec son mari pendant dix ans } la solitude et le défaut d'instruction ont prolongé son en- fance , mais le monde était à craindre pour son repos, et je suis malheureusement la première cause du temps qu'elle a passé a Bordeaux et de l'occasion qui s'est offerte pour elle de connaître M. de Serbellane } c'est un Toscan , âgé de trente ans 3 qui avait quitté l'Italie depuis trois mois , attiré en France par la révolution. Ami de la liberté , il voukit se fixer dans le pays qui combattait pour elle } il vint me voir parce qu'il existait d'anciennes relations entre sa famille et la mienne : je partis peu de jours après : mais j'avais déjà des raisons de craindre qu'il n'eût fait une impression profonde sur le cœur de Thérèse. Depuis six mois , elle m'a souvent écrit qu'elle souffrait , qu'elle était malheureuse , mais sans m'expliquer le sujet de ses peines. M. de Serbellane est arrivé à Paris depuis quelques jours 5 il est venu me voir et ne
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m'ayant point trouvée , il m'a envoyé une lettre de Thérèse qui contient son histoire. M. de Serbellane a sauve son mari et elle, un mois après mon départ, des dan- gers que leur avait lait courir la haine des paysans contre M. d'Ervins. Le courage , le sang-froid , la fermeté que M. de Ser- bellane a montrés dans cette circonstance ont touché jusqu'à l'orgueilleuse vanité de M. d'Ervins } il Ta prié de demeurer chez lui , il y a passé six mois , et Thérèse pen- dant ce temps n'a pu résister à 1 amour qu'elle ressentait : les remords se sont bientôt emparés de sonàme; sans rienôter à la violence de sa passion, ils multipliaient ses dangers, ils exposaient son secret. Son amour et les reproches qu'elle se faisait de cet amour compromettaient ('gaiement sa destinée. M, de Serbellane a craint que M. d'Ervins ne s'aperçut du sentiment de sa femme, et que Pamour— propre même qui servait à l'aveugler ne portât sa fureur au comble, s'il découvrait jamais la vérité. Thérèse elle— même a désiré que son amant s'éloignât • mais quand il a été parti . elle en a conçu une telle douleur, que duu
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jour à F autre il est craindre qu'elle ne demande à son mari de la conduire à Paris. Il faut que je vous fasse connaître M. de Serbellane pour que vous conceviez com- ment avec beaucoup de raison et même assez de calme dans ses affections , il a pu inspirer à Thérèse un sentiment si vif : d'abord je crois en général, qu'un homme d'un caractère froid se fait aimer facile- ment dune âme passionnée, il captive et soutient l'intérêt en vous faisant supposer un secret au-delà de ce qu il exprime 3 et ce qui manque à son abandon peut , mo- mentanément du moins, exciter davantage l'inquiétude et la sensibilité d'une femme } les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être pas les plus heureuses et les plus durables , mais elles agitent davantage le cœur assez faible pour s y livrer. Thérèse solitaire, exaltée et malheureuse , a été tellement entraînée par ses propres sentimens. qu'on ne peut accuser M. de Serbellane de l'avoir séduite. Il y a beaucoup de charme et de dignité dans sa contenance , son visage a f expression des habitans du midi, et ses manières vous feraient croire qu'il est
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Anglais. Le contraste de sa figure animée avec son accent calme et sa conduite tou- jours mesurée , a quelque cliose de très- piquant. Son âme est forte et sérieuse: son déiâut selon moi , c'est de ne jamais mettre complètement à Taise ceux mêmes qui lui sont chers 5 il est tellement maître de lui, qu'on trouve toujours une sorte d'inégalité dans les rapports qu'on entretient avec un homme qui n'a jamais dit à la fin du jour un seul mot involontaire. Il ne faut attri- buer cette reserve à aucun sentiment de dissimulation ou de défiance, mais à Tha— blinde constante de se dominer lui-même et d'observer les autres.
In grand fonds de bonté, une disposi- tion secrète à la mélancolie rassurent ceux qui l'aiment, et donnent le besoin de mé- riter son estime. Des mots fins et délicats font entrevoir son caractère* il semble qu'il comprend, qu'il partage même tout bas la sensibilité des .autres, et que dans le secret de son cœur, il répond à l'émotion qu un lui exprime :; mais tout ce qu'il éprouve vn ce genre vous apparaît comme dri i pe un nuage, et l'imagination des per-
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sonnes vives n'est jamais avec lui 5 ni to- talement découragée , ni entièrement sa- tisfaite.
In tel homme devait nécessairement prendre un grand empire sur Thérèse } mais son sort n'en est pas plus heureux , car il se joint à toutes ses peines, l'inquié- tude continuelle de se perdre même dans l'estime de son amant. Tourmentée par les sentimens les plus oppose's , par les remords d'avoir aimé, par la crainte de n'être pas assez aimée , ses lettres peignent une âme si agitée qu on peut tout redouter de ces combats plus forts que son esprit et sa raison.
Je rencontrai M. de Serbellane chez madame de! ernonle soir du jour où j'avais reçu la lettre de Thérèse, je m'approchai de lui et je lui dis que je souhaitais de lui parler } il se leva pour me suivre dans le jardin avec son expression de calme accou- tumée. Je lui appris, sans entrer dans au- cun détail, que j'avais sïrpar mad. d'Ervins tout ce qui l'intéressait, mais que je fré- missais de son projet de venir à Paris. — II est impossible y cominuai-je , avec le ca-
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ractère que vous connaissez à Thérèse , que son sentiment pour vous ne soit pas bientôt découvert, par les observateurs oisifs et pé— nétrans de ce pays-ci. M. d'Ervins appren- dra les torts de sa femme par de perfides plaisanteries, et la blessure d'amour-propre qu'il en recevra sera bien plus terrible. Ecrivez donc à mad. dErvins* c'est à vous à la détourner de son dessein. Madame 1 répondit M. de Serbellane , si je lui écri- vais pour la prier de ne pas me rejoindre , elle ne verrait, dans cette conduite , que le refroidissement de ma tendresse pour elle , et la douleur que je lui causerais serait la plus amère de toutes. Me convient— il , à moi qui suis coupable de l'avoir entraînée, de prendre maintenant le langage de l'a- mitié pour la diriger? je révolterais son âme, je la ferais souffrir, et ma conduite ne serait pas véritablement délicate , car il n'y a de délicat que la par (aile bonté. — Mais, lui dis-je alors, vous montrez ce- pendant dans toutes les circonstances une raison si forte.... — J'en ai quelquefois , interrompit M. de Serbellane , lorsqu'il ne s'agit que de moi 5 mais je trouve une sorte
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de barbarie , dans la raison appliquée à la douleur d'un autre , et je ne m'en sers point dans une pareille situation. — Que iérez-vous cependant, lui dis-je. si ma- dame d Ervins vient dans ces lieux , si elle se perd , si son mari Y abandonne ? — Je souhaite , madame , me répondit M. de Serbellane , que Thérèse ne vienne point à Paris. Je consentirais au douloureux sa- crifice de ne plus la revoir , si son repos pouvait en dépendre : mais si elle arrive ici et quelle se brouille avec son mari , je lui dévouerai ma vie , et en supposant que les lois de France permettent le divorce , je l'épouserai. — Y pensez-vous , m'écriai- je? l'épouser! elle qui est catholique , dé- vote ! — Je vous parie uniquement , reprit avec tranquillité M. de Serbellane 7 de ce que je suis prêt à faire pour elle , si son bonheur l'exige 5 mais il vaut mieux pour tous les deux que nos destinées restent dans l'ordre 5 et j'espère que vous la déci- derez à ne pas venir. — Me permettrez- vous de le dire.; monsieur., lui répondis— je ; vous mettez dans votre conversation un singulier mélange d'exaltation et de froi—
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deur. — Tous vous persuadez un peu Ité- reraient, madame, répliqua M. de Serbcl- lane, que j'ai de la froideur dans le carac- tère :, drs mon enfance la timidité et la fierté réunies m'ont donné l'habitude de réprimer les signes extérieurs de mon ('mo- tion. Sans vous occuper trop long— temps de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme la plupart des jeunes gens de mon âge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde } que ces finîtes, par une combi- naison de circonstances , ont eu des suites funestes, et qu'il m'est resté, de toutes les peines que j'ai éprouvées, assez de calme dans mes propres impressions, mais un profond respect pour la destinée des per- sonnes qui, de quelque manière, dépen- dent de moi. Les passions impétueuses ont toujours pour but notre satisfaction per- sonnelle 5 ces passions sont très-réfroidies dans mon cœur : mais je ne suis point blasé sur mes devoirs, et jr n'ai rien de mieux à faire de moi que d'épargner de I « douleur à ceux qui m'aiment, maintenant que je ne peux plus avoir ni goût vif, ni volonté forte qui ait pour objet mon propre
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bonheur. -<- En achevant ces mots , une expression de mélancolie se peignit sur le visage de M. de Serbellane:, j'éprouvai pour lui ce sentiment que fait naître en nous le malheur d un homme distingué. Je lui pris moi-même la main comme à mon frère , il comprit ce que j'éprouvais , il m'en sut gré } mais son cœur se referma bientôt après , je crus même entrevoir qu'il redoutait d être entraîné à parler plus long-temps de lui , et je le suivis dans ie salon où il re- montait de son propre mouvement. Depuis cette conversation je l'ai vu deux fois, il a toujours évité de s'entretenir seul avec moi , et il y a dans ses manières une froideur qui rend impossible l'intimité : cependant il me regarde avec plus d'intérêt 5 s'adresse à moi dans la conversation générale , et je croirais qu il veut m" indiquer que la per- sonne à qui il a ouvert son cœur, même une seule fois , sera toujours pour lui un être à part. Mais hélas! mon amie ne sera point heureuse , elle ne le sera point , et le remords et l'amour la déchireront en même temps. Que je bénis le Ciel des principes de morale que vous m'avez inspirés et peut—
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être même aussi clés sentimens qu'on pour- rait appeler romanesques , mais qui 5 don- nant une haute idée de soi— même et de l'amour 5 préservent des séductions du monde comme trop au— dessous des chi- mères que Ton aurait pu redouter !
Je consacrerai ma vie, je l'espère, à m'occuper du sort de mes amis, et je ferai ma destinée de leur bonheur. Je prends un grand intérêt au mariage de Matilde, j y trouverais plus de plaisir encore si elle répondait vivement à mon amitié , mais toutes ses démarches sont calculées , toutes ses paroles préparées , je prévois sa réponse, je m'attends à sa visite } quoiqu'il n'y ait point de fausseté dans son caractère , il y a si peu d'abandon , qu'on sait avec elle la vie d'avance , comme si l'avenir était déjà du passé.
Ma chère Louise, je vous le répète, je veux retourner vers vous , puisque \ ous ne voulez pas venir à Paris ■ comment pour- rais—je renoncer aux douceurs parfaites de notre intimité ! Adieu.
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LETTRE IX.
Madame de T 'ernon à M. de Clarimin , à sa terre près de Montpellier,
Paris, ee 2 mai.
J. ou jours des inquiétudes, mon cher Clarimin . sur la dette que j'ai contractée avec vous ! Ne vous ai— je pas mande plu- sieurs fois que les réclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de "\ ernon étaient arrangées par le mariage de son fils avec ma fille f Je constitue en dot à Matilde la terre d'Àndelvs . de vingt mille livres de rente. C'est beaucoup plus que la fortune de son père 5 je ne lui devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n'é- tais gênée que par ce compte et par les di- verses sommes que je devais rembourser à mad. de Mondoville sur la succession de M. de \ ernon. Mais il sera convenu dans le contrat que ces dettes ne seront payées qu'après moi 7 et je me trouve ainsi dis—
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pensée de rendre à Matilde le bien de son père. Je puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront remises avant deux mois.
J'ajouterai , pour achever de vous ras- surer y que je n'achète point la terre d'An— delys } c'est mad. d'Albémar qui la donne à ma fille. J'avais cru jusqu'à présent cette confidence superflue : et je vous demande un profond secret. Madame d'Albémar est très-riche : je ne pense pas manquer de délicatesse en acceptant d'elle un don , qui 5 tout considérable qu'il paraît , n'est pas un tiers de la fortune qu'elle tient de son mari. Cette fortune ? vous le savez , devait nous revenir en grande partie. J'ai cru qu'il ne m'était pas interdit de profiter de la bienveillance de madame d'Albémar pour l'intérêt de ma fille et pour celui de mes créanciers, mais il est pourtant inutile que ce détail soit connu.
Votre homme d'affaires vous a alarmé en vous donnant comme une nouvelle cer- taine , que je voulais rembourser tout de suite à mad. d'Albémar., les quarante mille livres quelle nfa prêtées à Montpellier,
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DELPHINE.
Il nen est rien , elle ne pense point à me les demander. Vous m'écririez vingt lettres sur votre dette , avant que mad. d'Àlbémar me dit un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fâcher , mon cher Clarimin. L'on ne pense pas à vingt ans comme à quarante, et si l'oubli de soi-même est un agrément dans une jeune personne , l'appréciation de nos intérêts est une chose très-naturelle à notre âge.
Mad. d Albémar 5 la plus jolie et la plus spirituelle femme qu'il y ait , ne s imagine pas qu'elle doive soumettre sa conduite à aucun genre de calcul } c'est ce qui fait qu'eile peut se nuire beaucoup à elle-même , jamais aux autres. Elle voit tout, elle de- vine tout quand il s'agit de considérer les hommes et les idées sous un point de vue général } mais dans ses affaires et ses affec- tions , c'est une personne toute de premier mouvement, et ne se servant jamais de son esprit pour éclairer ses sentimens , de peur peut— être qu'il ne détruisît les illusions dont elle a besoin. Elle a reçu de son bizarre époux et dune sœur contrefaite, une éducation, à la fois, toute philoso—
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phique et toute romanesque} mais que nous importe f elle n'en est que plus aimable , les gens calmes aiment assez à rencon- trer ces caractères exaltés qui leur offrent toujours quelque prise. Remettez — vous en donc à moi 5 mon cher Glarimin 5 laissez- moi terminer le mariage qui m'occupe , et qui m'est nécessaire pour satisiàire à vos justes prétentions , et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que j'aie e'crite de ma vie, mon désir de vous oter toute crainte , et la confiance d'un an- cienne et bien fidèle amitié.
Sophie de Vernon.
LETTRE X.
Delphine à mademoiselle tVJlbcmar.
Paris, ce 3 mai.
J 'ai passé hier , chez madame de Vernon , une soirée qui a singulièrement excité ma
curiosité } je ne sais si vous en recevrez la
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même impression que moi. L'ambassadeur d'Espagne présenta hier à ma tante un vieux duc Espagnol , M. de Mendoce , qui allait remplir une place diplomatique en Allemagne : comme il venait de Madrid , et qu'il était parent de mad. de Mondo— ville, madame de Yernon lui fit des ques- tions très-simples sur Léonce de Mondo— ville } il parut d'abord extrêmement em- barrassé dans ses réponses. L'ambassadeur d'Espagne Rapprochant de lui comme il parlait, il dit a très-haute voix que , de- puis six semaines il n'avait point vu M. de Mondoville, et qu'il n'était pas retourné chez sa mère. L'affectation qu'il mit à s'exprimer ainsi me donna de l'inquiétude } et comme mad. de Yernon la partageait , je cherchai tous les moyens d en savoir davantage.
Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel , éclairé , mais un peu frondeur. Je lui de- mandai s'il connaissait le duc de Mendoce. — Fort peu, répondit-il} mais je sais seu- lement qu'il n'y a point d'homme dans
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toute la Cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véri- table curiosité que de le voir saluer un ministre 5 ses épaules se plient 5 dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout-à-fait amusante 5 et quand il se relève , il le regarde avec un air si obli- geant, si aifectueux , je dirais presque si attendri , que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la Cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins cu- rieuse que ses démonstrations extérieures $ il commence des phrases , pour que le ministre les finisse } il finit celles que le ministre a commencées 5 sur quelque su- jet que le ministre parle, le duc de Men— doce l'accompagne d'un sourire gracieux ? de petits mots approbateurs qui ressem- blent à une basse continue , très-monotone pour ceux qui écoutent , mais probable- ment agréable à celui qui en est l'objet» Quand il peut trouver l'occasion de re- procher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de travail qu'il se permet , il faut voir quelle énergie U
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met dans ces vérités dangereuses • on croi- rait au ton de sa voix 5 qu'il s'expose à tout pour satisfaire sa conscience 5 et ce n'est qu'à la réflexion qu'on observe que , pour varier la flatterie fade, il essaie de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce n'est pas un méchant homme } il préfère ne pas faire du mal , et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a , si l'on peut le dire , l'innocence de la bassesse 5 il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale , un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir : il tient pour fou , je dirais presque pour malhonnête 3 quicon- que ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce , il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui , sans aucune explication , comme une chose qui va de soi— même. Quand , par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il ré- pond : — Vous sentez bien que dans les circonstances actuelles je n'ai pu.... — Et s'interrompt en fronçant le sourcil , ce qui signifie toujours l'importance qu'il at- tache à la défaveur du maître. Mais si vous ri entendez pas cette mine? il prend un
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ton ferme et vous dit les servîtes motifs de sa conduite , avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait plus. Il n'a pas de considéra- tion à la Cour de Madrid, cependant il obtient toujours des missions importantes } car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des flatteurs , mais non pas à leur préférer les hommes courageux } et les flatteurs parviennent à tout, non pas comme autrefois, en réussissant à trom- per , mais en faisant preuve de souplesse , ce qui convient toujours à l'autorité.
Ce portrait que me confirmaient la phy- sionomie et les manières de M. le duc de Mcndoce, me rassura un peu sur 1 embar- ras qu'il avait témoigné en pariant de M. de Mondoville 5 mais je résolus cepen- dant d'en savoir davantage} et après avoir remercié le spirituel Espagnol , j'allai me rejoindre à la société. Je retins le duc sous divers prétextes 5 et quand l'ambassadeur d'Espagne fut parti, et qu'il ne resta pres- que plus personne , madame de Yernon et moi , nous primes le duc à part, et je lui
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demandai formellement s'il ne savait rien de M. de Mondoville , qui put intéresser les amis de sa mère f II regarda de tous les côte's pour s'assurer mieux encore que son ambassadeur n'y e'tait plus , et me dit : — Je vais vous parler naturellement, ma- dame , puisque vous vous intéressez à Léonce : sa position est mauvaise , mais je ne la tiens pas pour désespérée , si Ton parvient à lui faire entendre raison j c'est un jeune homme de vingt-cinq ans , d'une ligure charmante , vous ne connaissez rien ici qui en approche } spirituel , mais très- mauvaise tête } fou de ce qu il appelle la réputation , l'opinion publique , et prêt à sacrifier pour cette opinion ou pour son" ombre même , les intérêts les plus impor- tais de la vie. Yoici ce qui est arrivé : un des cousins de M. de Mondoville 5 très- bon et très-joli jeune homme, a fait sa cour, cet hiver, à mademoiselle de Sorane ? la nièce de notre ministre actuel, son ex- cellence M. le comte de Sorane. Il a su dans très-peu de temps lui plaire et la se-* duire. Je dois vous avouer , puisque nous parlons ici confidentiellement , que made-
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moiselle de Sorane , âgée de vingt-cinq ans , et ayant perdu son père et sa mère de bonne heure 3 vivait depuis plusieurs années dans le monde avec trop de liber- té } l'on avait soupçonné sa conduite, soit à tort, sok justement} mais enfin pour cette fois elle voulut se marier , et fit con- naître clairement son intention à cet égard , et celle du ministre son oncle. 11 ny avait pas à hésiter , Charles de Mondoville ne pouvait pas faire un meilleur mariage; fortune, crédit, naissance, tout y était., et je sais positivement que lui-même en jugeait ainsi 5 mais Léonce , qui exerce dans sa famille une autorité qui ne con- vient pas à son âge , Léonce qu ils consul- tent tous comme l'oracle de l'honneur, dé- clara qu'il trouvait indigne de son cousin d'épouser une femme qui avait eu une conduite méprisable 5 et, ce qui est vrai- ment de la iblie , il ajouta que c'était pré- cisément parce qu'elle était la nicce d'un homme très-puissant qu'il fallait se garder de l'épouser. — Mou cousin , disait-il ^ pourrait faire un mauvais mariage 3 s'il étaii bien clair que l'amour seul l'y en^ Tome LCT 5
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traîne 5 mais dès que Ton peut soupçonner qu'il y est forcé par une considération d'in- térêt ou de crainte, je ne le reverrai ja- mais s'il y consent. — Le frère de made- moiselle de Sorane se battit avec le parent de M. de Mondo ville , et fut grièvement blessé. Tout Madrid croyait qu'à sa gué- rison le mariage se ferait : on répandait que le ministre avait déclaré qu'il enver- rait le régiment de Charles de Mondoville dans les Indes occidentales , s'il n'épou- sait pas mademoiselle de Sorane , qui était, disait-on , siugulièrement attachée à son futur époux } mais Léonce , par un entê- tement que je m'abstiens de qualifier , dé- daigna la menace du ministre , chercha toutes les occasions de faire savoir qu'il la bravait , excita son cousin à rompre ouver- tement avec la famille de mademoiselle de Sorane , dit, à qui voulut l'entendre , qu'il n'attendait que la guérison du frère de mademoiselle de Sorane pour se battre avec lui, s'il voulait bien lui donner la préfé- rence sur son cousin. Les deux familles se sont brouillées , Charles de Mondoville a reçu l'ordre de partir pour les Indes ^
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mademoiselle de Sorane a été au désespoir, tout-à-fait perdue de réputation, et pour comble de malheur enfin , Léonce a telle- ment déplu au roi , qu'il n'est plus re- tourné à la Cour 5 vous comprenez que de- puis ce temps je ne l'ai pas revu • et comme je suis parti d'Espagne avant que le frère de mademoiselle de Sorane fut guéri , je ne sais pas les suites de cette affaire; mais je crains bien qu'elles ne soient très-sé- rieuses , et qu'elles ne fassent beaucoup de tort à Léonce.
L'Espagnol que j'avais interrogé sur le caractère du duc de Mendoce , s'appro-a clia de nous dans ce moment 5 et enten- dant que Ton parlait de M. de Mondo ville, il dit : — Je le connais , et je sais tous les détails de l'événement dont M. le Duc vient de vous parler 5 permettez-moi d'y joindre quelques observations que je crois nécessaires. Léonce, il est vrai , s'est con- duit, dans cette cire onstairce, avec beaucoup de hauteur, mais on n'a pu s'empêcher de l'admirer, précisément par les motifs qui aggravent ses torts dans l'opinion de M. le Duc 3 lecréditdelafamiile de mademoiselle
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de Sorane était si grand , les menaces du ministre si publiques , et la conduite de mademoiselle de Sorane avait été si mau- vaise , qu'il était impossible qu'on n'accu- sât pas de faiblesse celui qui l'épouserait. M. de Mondoville aurait peut-être dû lais- ser son cousin se décider seul : mais il Ta conseillé comme il aurait agi , il s'est mis en avant autant qu'il lui a été possible 5 pour détourner le danger sur lui-même , et peut- être ne sera-t-il que trop prouvé dans la suite 5 qu'il y est bien parvenu. Il a donné ime partie de sa fortune à son cousin , pour le dédommager d'aller aux Indes } enfin il a paru dans sa conduite qu'aucun genre de sacrifice personnel ne lui coûtait . quand il s'agissait de préserver de la moindre tache la réputation d'un homme qui por- tait son nom. Le caractère de M. de Mon- doville réunit , au plus haut degré 5 la fierté , le courage , l'intrépidité , tout ce qui peut enfin inspirer du respect } les jeunes gens de son âge ont , sans qu'il le veuille ? et presque malgré lui ., une grande déférence pour ses conseils } il y a dans son âme une force ? une énergie , qui 7 tempe-
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rées par la bonté , inspirent pour lui la plus haute considération 5 et j'ai vu plusieurs ibis qu'on se rangeait quand il passait, par un mouvement involontaire, dont ses amis riaient à la réflexion , mais qui les reprenait à leur insçu 5 comme toutes les impressions naturelles. Il est vrai néan- moins que Léonce de Mondoville porte peut-être jusqu'à l'exagération le res- pect de l'opinion, et Ton pourrait désirer , pour son bonheur , qu'il sût s'en affran- chir davantage } mais dans la circonstance dont M. le Duc vient de parler , sa con- duite lui a valu l'estime générale 5 et je pense que tous ceux qui l'aiment doivent en être fiers.
Le Duc ne répliqua point au défenseur de Léonce } il ne lui était point utile de le combattre : et les hommes qui prennent leur intérêt pour guide de toute leur vie, ne mettent aucune chaleur ni aux opinions qu'ils soutiennent, ni à celles qu'on leur dispute : céder et se taire est tellement leur habitude, qu'ils la pratiquent avec leurs égaux , pour s'y préparer avec leurs su- périeurs.
7$ DELPHINE.
H résulta pour moi , de toute cette dis— cussion 3 une grande curiosité de connaître le caractère de Léonce. Son précepteur et son meilleur ami , celui qui lui a tenu lieu de père depuis dix ans, M. Barton , doit être ici demain , je croirai ce qu'il me dira de son élève. Mais n'est— ce pas déjà un trait honorable pour un jeune homme 5 que d'avoir conservé non— seulement de l'es- time , mais de rattachement et de la con- fiance pour riiomme qui a du nécessaire- ment contrarier ses défauts et même ses goûts P Tous les sentimens qui naissent de la reconnaissance ont un caractère re- ligieux} ils élèvent fàme qui les éprouve. Àh ! combien je désire que mad. de Ver- non ait fait un bon choix ! Le charme de sa vie intérieure dépendra nécessairement de fépoux de sa fille } Matilde elle— même ne sera jamais ni très— heureuse , ni très— malheureuse ; il ne peut en être ainsi de mad. de Yernon. Espérons que Léonce si fier, si irritable, si généralement admiré, aura cette bonté sans laquelle il faut re- douter une âme forte et un esprit supérieur, bien loin de désirer de s'en rapprocher*
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LETTRE XL
Delphine à mademoiselle cVAlbémar*
Paris, ce 4 mai.
Al. Barton est arrivé hier. En entrant dans le salon de madame de Vernon, j'ai deviné tout de suite que c'était lui 5 Ton jouait et Ton causait 5 il était seul au coin de la cheminée. Matilde 3 de l'autre coté , ne se permettait pas de lui adresser la pa- role} il paraissait embarrassé de sa con- tenance au milieu de tant de gens qui ne le connaissaient pas. La société de Paris est peut-être la société du monde où un étranger cause d'abord le plus de gêne ; on est accoutumé à se comprendre si rapide- ment, à faire allusion à tant d'idées re- çues , à tant d'usages ou de plaisanteries sous — entendues , que l'on craint d'être obligé de recourir à un commentaire pour chaque parole, des qu'un homme nou- veau est introduit dans le cercle. JYprou-
So DELPHINE.
vai de l'intérêt pour la situation embar- rassante de M. Barton } et j"allai à lui sans hésiter : il me semble qu'on fait un bien rëel à celui qu'on soulage des peines de ce genre 5 de quelque peu d'importance qu'elles soient en elles-mêmes.
M. Barton est un homme d'une physio- nomie respectable , vêtu de brun , coiffé sans poudre; son extérieur est imposant, on croit voir un Anglais ou un Américain , plutôt qu'un Français. N'avez— vous pas remarqué combien il est facile de recon- naître au premier coup d'œil le rang qu'un Français occupe dans le monde ? Ses pré- tentions et ses inquiétudes le trahissent presque toujours dès qu'il peut craindre d'être considéré comme inférieur } tandis nue les Anglais et les Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de les îuéer . ni de les classer légère- ment. Je parlai d'abord à M. Barton de sujets indiir'érens ; il me répondit avec po- litesse, mais brièvement: j'aperçus très- vite qu'il n'avait point le désir de faire re- marquer son esprit , et qu'on ne pouvait pas l'intéresser par son amour-propre : je
DELPHINE. Si
cédai donc à l'envie que j'avais de l'inter- roger sur M. de Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle : je vis Lien que depuis long-temps il ne s'animait qu'à ce nom. Comme M. Barton me savait proche parente de Ma tilde : il se livra presque de lui-même à me parler sur tous les détails qui concernaient Léonce } il m'apprit qu'il avait passé son enfance al- ternativement en Espagne, la patrie de sa mère 3 et en France , celle de son père ; qu'il parlait également bien les deux lan- gues , et s'exprimait toujours avec grâce et facilité. Je compris , dans la conversation 7 que madame de Mondovilie avait dans les manières une hauteur très-pénible à sup- porter , et que Léonce , adoucissant par une bonté très attentive et très— délicate 5 ce qui pouvait blesser son précepteur, lui avait inspiré autant d'affection que d'en- thousiasme. J'essayai de faire parler M Bar- ton sur ce qui nous avait été dit par le duc de Mendoce, il e\ ita de me répondre} je crus remarquer cependant qu'il était vrai qu à travers toutes les rares qualités de Léonce , on pouvait lui reprocher trop de
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véhémence dans le caractère , et surtout une crainte du blâme , portée si loin, qu'il ne lui suffisait pas de son propre témoi- gnage pour être heureux et tranquille } mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit. Il s'abandonnait à louer l'esprit et Famé de M. de Mondoville avec une conviction tout— à— fait persuasive , je me plus presque tout le soir à causer avec lui. Sa simplicité me faisait remarquer dans les grâces un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris,, une sorte de ri- dicule qui ne m'avait point encore frap- pée. On s'habitue à ces grâces qui s'ac- cordent assez bien avec l'élégance même des grandes sociétés 5 mais quand un ca- ractère naturel se trouve au milieu d'elles, il fait ressortir , par le contraste , les plus légères nuances d'affectation.
Je causai presque tout le soir avec M. Barton 5 il parlait de M. de Mondo- ville avec tant de chaleur et d'intérêt, que j'étais captivée par le plaisir même que j^e lui faisais en l'écoutant } d'ailleurs un homme simple et vrai parlant du senti- ment qui Ta occupé toute sa vie l excite
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toujours l'attention d'une âme capable de l'entendre.
M. de Serbellane et M. de FiervJlle vin- rent cependant auprès de moi me repro- cher de n'être pas , selon ma coutume . ce qu'ils appellent brillante : je m'impatien- tai contre eux de leurs persécutions 7 et je m'en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure.
Que la destinée de ma cousine sera belle 7 ma chère Louise , si Léonce est tel que M. Barton me l'a peint ! Elle ne soufFrira pas même du seul défaut qu'il est possible de lui supposer, et que peut-être on exa- gère beaucoup. Matilde ne hasarde rien ; elle ne s'expose jamais au blâme : elle con- viendra donc parfaitement à Léonce : moi 7
je ne saurais pas mais ce n'est pas de
moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle sera bien plus heureuse que je ne puis ja- mais l'être. Adieu, ma chère Louise, vous quitte ^ j'éprouve ee soir un senti- ment vague de tristesse, que le jour dissi-» pera sans doute. Encore une lois, adieu
8$ DELPHINE.
LETTRE XII.
Delphine à mademoiselle d? Albémar.
Paris , ce 8 mai.
J e suis mécontente de moi , ma chère Louise , et pour me punir, je me condamne à vous faire le récit d'un mouvement blâ- mable que j'ai à me reprocher. 11 a été si passager } que je pourrais me le nier à moi-même : mais , pour conserver son cœur dans toute sa pureté j il ne faut pas, repousser l'examen de soi 5 il faut triom- pher de la répugnance qu'on éprouve à s'avouer les mauvais sentimens qui se ca- chent long-temps au fond de notre cceur 5 avant d'en usurper l'empire.
Depuis quelques jours 3 M. Barton me parlait sans cesse de Léonce 5 il me ra- contait des traits de sa vie, qui le caracté- risent comme la plus noble des créatures. Il in avait une fois montré un portrait de lui t que ?ijatild& avait refusé de voir , avec
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une exagération de pruderie qui n'était en vérité que ridicule^ et ce portrait, je l'avoue, m'avait frappe. Enfui M. Barton, se plaisant tous les jouis plus avec moi, me laissa entrevoir, avant hier, à la fin de notre conversation , qu'il ne croyait pas le caractère de Matilde propre à rendre Léonce heureux , et que j'étais la seule femme qui lui eut paru (Vi^ne de son élève. De quelques détours qu'il enveloppai cette insinuation , je l'entendis très-vite; elle m'émut profondément; je quittai M. Bar- ton à l'instant même, et je revins chez moi inquiète de l'impression que j'en a^ ais reçue. Il me su fil t cependant d'un mo- ment de réflexion pour rejeter loin de moi des sentiniens confus, que je devais bannir des que j'avais pu les reconnaître. Je résolus de ne plus mentretenir en par- ticulier avec M. Barton , et je crus que cette décision avait fait entièrement dis- paraître l'image qui m'occupait. Mais hier, au moment où j'arrivai chez mad. de Ver- nota, M. Barton s'approcha de moi , et D i dit : Jt4 viens de recevoir unç lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son
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départ d'Espagne 5 ayez la bonté de la lire. En achevant ces mots , il me tendit cette lettre. Quel prétexte pour la refuser f d'ail- leurs ma curiosité précéda ma réflexion 7 mes yeux tombèrent sur les premières li- gnes de la lettre 5 et il me fut impossible de ne pas l'achever. En effet , ma chère Louise , jamais on n'a réuni dans un style si simple tant de charmes différens ! de la noblesse et de la bonté , des expressions toujours naturelles, mais qui toutes appar- tenaient à une affection vraie, et à une idée originale } aucune de ces phrases usées , qui ne peignent rien que le vide de Tàrne} de la mesure sans froideur, une confiance sérieuse, telle qu'elle peut exis- ter entre un jeune homme et son institu- teur 5 mille nuances qui semblent de peu de valeur , et qui caractérisent cependant les habitudes de la vie entière , et cette élévation de sentimens , la première des qualités, celle qui agit comme par magie sur les âmes de la même nature. Cette let- tre était terminée par une phrase douce et mélancolique sur l'avenir qui l'a «en— dait , sur ce mariage décidé sans qu'il eut
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jamais vu Ma tilde: la volonté de sa mère, disait-il, avait pu seule le contraindre à s'y résigner* Je relus ce peu de mots plu- sieurs fois. Je crois que M. Barton le remar- qua, car il médit: — Madame, croyez-vous que la froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme d'une sensibilité si véritable? — Je ne sais ce que j'allais lui répondre, lorsque M. de Ser— bellane , se donnant à peine le temps de saluer madame de Vernon , me pria daller avec lui dans le jardin. Il y a tant de ré- serve et de calme dans les manières ha- bituelles de M. de Sei bellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme s'il devait annoncer un événement extraordinaire:, et craignant quelque mal- rieur pour Thérèse , je suivis son ami en quittant précipitamment M. Barton. — Elle arrive dans huit jours , me dit M. de Serbellane -, vous n'avez plus le temps de lui écrire , il faut s'occuper uniquement d'écarter d'elle, s'il est possible, les dan- gers de (cite démarche. — Ah! mon Dieu , que m1apprenefc-vous , lui répondis-jef Comment! vous n'avez pu réussir —
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J'en ai peut-être trop fait, interrompit-il, car je crois entrevoir que l'inquiétude qu'elle éprouve sur mes sentimens, est la principale cause de ce voyage. Je la ras- surerai sur cette inquiétude , ajouta-t-il , car je lui suis dévoue' pour ma vie} mais quand vous verrez M. d'Ervins , vous com- prendrez combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son caractère me font tout craindre pour Thérèse, s'il découvre ses sentimens * et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est tou- jours si éveillé, que dans beaucoup de cir- constances, il peut lui tenir lieu de fi- nesse et de sagacité. — M. de Serbellane continua cette conversation pendant quel- que temps , et j y mettais un intérêt si vif qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse } enfin je la terminai en recommandant Thé- rèse à la protection de M. de Serbellane. — Oui, lui dis— je , je ne craindrai point de demander à celui même qui Fa entraînée , de devenir son guide et son frère dans cette situation difficile} Thérèse est plus passionnée que vous , elle vous aime plus crue vous ne l'aimez '7 c'est donc à vous à
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la diriger ; celui des deux qui ne peut vivre sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thé- rèse na point ici de parens ni d'amis, veil- lez sur elle en défenseur généreux et tendre , réparez vos torts par ces vertus du cœur qui naissent toutes de la bonté. — Je m'a- nimai en parlant ainsi , et je posai ma main sur le bras de M. de Serbellane ; il la prit et l'approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule était l'objet. M. Bar ton, dans ce moment, entrait dans l'allée où nous étions} en nous apercevant, il retourna très-promptement sur ses pas, comme pour nous laisser libres } je compris dans l'ins- tant son idée, et je l'atteignis avant qu'il (ùt rentré dans le salon. — Pourquoi vous éloi- gnez-vous de nous , lui dis-je, avec assez de vivacité ? — Par discrétion, madame; par discrétion, me répéta-t-il d'une manière un peu affectée . — Je le vois, repris-je, vous croyez que j'aime M. de Serbellane. — Con- cevez-vous , ma chère Louise , que je man- quasse de mesure au point de parler ainsi à un homme que je connaissais à peine? mais j'avais eu trop d'émotion depuis une heure, et j'étais si agitée que mon trouble
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même me faisait parler sans avoir le temps de réfléchir à ce que je disais. — Je ne crois rien , madame , me repondit M. Bar- ton, de quel droit — Ali! que je dé- teste ces tournures, lui dis— je , avec une personne démon caractère} — Mais per- mettez-moi, madame, de vous faire obser- ver, interrompit M. Barton, que je n'ai pas l'honneur de vous connaître depuis long-temps : — C'est vrai, lui dis-je ; ce- pendant il me semble qu'il est bien facile de me juger en peu de momens } mais je vous le repète , je ri aime point M. de Ser- bellane, je ne l'aime point} s'il en était autrement , je vous le dirais. — Vous au- riez tort, me répondit M. Barton , je n'ai pas encore mérite cette confiance. — Tou- jours plus déconcertée par sa raison , et cependant toujours plus inquiète de l'opi- nion qu'il pouvait prendre de mes senti— mens pour M. de Serbellane , une vivacité que je ne puis concevoir, que je ne puis me pardonner , me fit dire à M. Barton : — Ce n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé. — Je n'a- chevai pas cette phrase toute insignifiante
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qu elle était, je ne l'achevai pas, ma sœur , je vous l'atteste} elle ne pouvait rien ap- prendre ni rien indiquer à M. Barton : néanmoins je fus saisie d'un remords véri- table au premier mot qui m'échappa } je cherchai l'occasion de me retirer } et ré- fléchissant sur moi-même } je fus indignée du motif coupahle qui m'avait causé tant d'émotion.
Je craignais, je ne puis me le cacher, je craignais que M. Barton ne dit à LéoiK e que mes affections étaient engagées } je voulais donc que Léonce put me préférer à ma cousine : c'est moi qui fais ce mariage } c'est moi qui suis liée par un sentiment presque aussi fort que la reconnaissance, par les services que j'ai rendus , les re- nier* miens que j'en ai recueillis , la ré- compense que jeu ai goùtf'c} mon amie se flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce serait moi qui songe- rais a le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pensée! un penchant de pure imagi- nation, pour un homme que je n'ai jamais vu, qui peut-être me déplairait , si je l« connaissais ! Que serait-ce donc si je l'ai—
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mais ! Et néanmoins les sentimens de dé- licatesse les plus impérieux ne devraient- ils pas imposer silence même à un attache- ment véritable F Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de moi que ce récit le mérite : n avez-vous pas «prouvé vous-même qu'il existe quelque- fois en nous des mouvemens passagers les plus contraires à notre nature ? C'est pour expliquer ces contradictions du cœur hu- main 5 qu'on s'est servi de cette expression : ce sont des pensées du démon. Les bons sentimens prennent leur source au fond de notre cœur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étrangère, qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos ré- flexions et de notre caractère. Je vous de- mande de fortifier mon cœur par vos con- seils : la voix qui nous guida dans notre enfance, se confond pour nous avec la voix du Ciel.
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LETTRE XIII.
Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 14 mai.
1M on , ma chère enfant, je ne vous au- rais point trouvée coupable de vous livrer à quelque intérêt pour Léonce- et s'il a^ ait été digne cîe vous, s'il vous avait aimée , je n'aurais pas trop conçu pourquoi vous auriez sacrifié votre bonheur, non à la re- connaissance que vous devez, mais à celle que vous avez méritée. Quoi qu'il en soit, hélas! il n'est plus temps de faire ces ré- flexions : il n'est que trop vraisemblable qu'en ce moment, ce malheureux jeune homme 11' existe plus pour personne! J'ai la triste mission de vous envoyer cette lettre. II faut la montrer à M. Barton , et prévenir mad. de Vernon et sa fille de la perte de leurs plus brillantes espérantes. C'est le seul moment où j'aie éprouvé quel-
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ques bons sentimens pour mad. de Ver- non 5 mais il n'est pas nécessaire de me joindre à tout ce que vous lui témoignerez. Celle qui est aimëe de vous, ma chère Del- phine, ne manque jamais des consolations les plus tendres*, et c'est vous que je plains quand vos amis sont malheureux.
Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne frère de mademoiselle de Sorane qui doive être accusé de ce crime abominable.
Bayoïme, le 10 mai 1790.
Comme vous êtes parente de madame de \ernon, mademoiselle, vous avez sans doute son adresse à Paris , et vous ferez parvenir à un \L Barton, qui doit être chez elle à présent, la nouvelle du triste acci- dent arrivé à son élève , qui n' a voulu dire qu'un seul mot, c'est qu'il désirait voir son instituteur, actuellement à Paris chez mad. de Yernon. Ce pauvre M. Léonce de Mon- do ville m'était recommandé par un négo- ciant de Madrid, et je l'attendais hier au soir:, mais je ne croyais pas qu'on me l'ap- portât dans ce triste état.
DELPHINE. QD
En traversant les Pyrénées, il a fait quel- ques pas à pied , laissant passer sa voiture devant lui avec son domestique 5 à la nuit tombante il a reçu deux coups de poignard près du cœur, par deux hommes qu'il con- naît., à ce que j'ai pu comprendre par quel- ques mots qu'il a prononcés, mais qu'il n'a jamais voulu nommer. Son domestique ne le voyant point venir, est retourne sur ses pas, et la trouvé sans connaissance au milieu du chemin de la forêt : il a appelé des paysans , et avec leur secours , il a été apporté chez moi sans reprendre ses sens : on le croyait mort. Cependant depuis une heure il a parlé, comme je L'ai dit, pour demander que son instituteur vînt en toute hâte auprès de lui , et qu'on se gardât bien d'informer sa mère de son état.
Le juge s'est transporté chez moi pour écrire sa déposition sur les assassins. 11 a refusé de rien répondre , ce qui me paraît vraiment trop beau 5 mais du reste, il est impossible d'être plus intéressant : et c'est avec une vraie douleur, mademoiselle. que je me vois forcé de vous apprendre que les médecins ont déclaré ses blessures
£)6 DELPHINE.
mortelles. Iî est si beau, si jeune , si bon, que cela tait pleurer tout le monde j et ma pauvre famille en particulier s'en désole vivement. Ne perdez pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son instituteur. Il arrivera trop tard } mais en- fin il nous dira ce que nous avons à faire. J'ai l'honneur d'être , avec respect, made- moiselle , votre très-humble et très-obéis- sant serviteur.
Tel in , négociant à Bajonne.
LETTRE XIV.
Delphine à mademoiselle cV Albémar.
Ce 19 mai.
J\k ! ma chère sœur! quelle nouvelle vous m'apprenez ! Je suis dans une angoisse inexprimable , craignant de perdre une mi- nute pour avertir M. Barton , et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui causer. Il faut aussi prévenir mad. de Ver- non et Matilde. Combien je sens vivement
DELPHINE. Cft
leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de son ami! l'époux de sa fille, et Matilde! Ah! que je me. reproche d'avoir blâmé l'excès de sa dévotion ! Elle ne sera peut— être jamais heureuse 5 si elle avait livre son cœur à l'espérance d'être aimée 5 que de- viendrait—elle à présent? Néanmoins, elle ne l'a jamais vu. Mais moi aussi, je ne l'ai jamais vu! et les larmes m'oppressent, et la lorce me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je sors : adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette cruelle journée.
Minuit.
M Barton est parti depuis une heure . ma chère Louise. Excellent homme, qu'il est malheureux ! Ah ! que les peines de l1âge avancé portent un caractère déchi- rant! Hélas! la vieillesse elle-même est une douleur habituelle, dont L'amertume aigrit tous les chagrins que l'on éprouve.
J'ai été chez mad. de Yernon à six heu- res; j'ai lait demander M. Barton à sa porte; il est venu à l'instant même avec unaird'em- pressemenl et degaîié qui m'a lait bien mal: Tome I.** 6
9§ DELPHINE.
rien n'est plus touchant que l'ignorance d'un malheur déjà arrivent le calnie qui se peint sur un visage qu'un seul mot va bou- leverser. M. Barton monta dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris 5 j'avais imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux événement , mais il remarqua bientôt l'altération de mes traits 5 et me demanda avec sensibilité s'il inétait arrivé quelque malheur? L'in- térêt même qu'il prenait à moi l'éloignait entièrement de l'idée que la peine dont il s'agissait pût le concerner. J'hésitais en- core sur ce que je lui dirais } mais enfm , je pensai qu'il n'y avait point de préparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la fatale lettre.
— Lisez, lui dis-je, avec courage , avec résignation, et sans oublier les amis qui vous restent, et que votre malheur attache à vous pour jamais. — A peine cet excellenthomme eut-il vu le nom de Léonce , qu'il pâlit } il lut cette lettre deux fois , comme s'il ne pouvait la croire. Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains , et pleura amèrement sans dire un seul mot.
DELPHINE. Cjf)
Je versais des larmes à coté de lui , effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles m'indiquassent dans quel sens il cherchait des consolations. Je demandais au Ciel la voix qui peut adoucir les bles- sures du cœur. — O Léonce ! s'écria-t-il enfin , gloire de ma vie , seul intérêt d'un homme sans carrière , sans nom , sans des- tinée, était-ce à moi de vous survivre ? que fait ce vieux sang dans mes veines , quand tout le votre a coulé ? quelle fin de vie m'est réservée ? Ah ! madame , me dit-il , vous êtes jeune , belle , vous avez pitié d'un vieillard , mais vous ne pouvez pas vous faire une idée des dernières douleurs d'une existence sans avenir , sans espoir ! vous ne le connaissiez pas , mon ami , mon noble ami, que des monstres ont assassine'. Pourquoi ne veut-il pas les nommer? je les connais, je les ferai connaître, ils ne vi- vront point après avoir fait périr ce que le Ciel avait formé de meilleur. — Alors il se rappelait les traits les plus aimables de l'en- fance , et de la jeunesse de son élève } ce n'était plus le beau, le fier, le spirituel Léonce qu'il me peignait } il ne se retra-
i 00 DELPHINE.
çait plus les grâces et les talens qui de- vaient plaire dans le monde , il ne parlait que des qualités touchantes dont le sou- venir s'unit, avec tant d'amertume, à l'idée d'une séparation éternelle.
J'étais agitée par une incertitude cruelle 5 devais— je , en rappelant à M. Barton que Léonce le demandait auprès de lui , fixer son imagination sur la possibilité de le re- voir encore , et de contribuer peut-être à le guérir ? M. Barton ne m'avait pas dit un seul mot qui indiquât cette pensée 5 la craignait— il ? redoutait— il une seconde douleur après un nouvel espoir F Ma chère Louise 5 avec quel tremblement l'on parle à un homme vraiment malheureux ! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un cœur déchiré.
. Enfin , je dis à M. Barton qu'il devait partir , et que peut-être il pouvait encore se flatter de retrouver Léonce : ce dernier mot dont j'attendais tant d'effet, n'en pro- duisit aucun , il m'entendit tout de suite , mais sans se livrer à l'espoir que je lui of- frais. A fàge de M. Baiton, le cœur n'est
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point mobile j les impressions ne se renou- vellent pas vite , et le même sentiment oppresse sans aucun intervalle de soula- gement.
ÎVanmoins , depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ : il me de- manda de retourner (lu/ mad. de Vernon, j'en donnai Tordre. Je convins avec lui qu'il partirait le soir même avec ma voi- ture, et que Fun de mes gens, plus jeune que le sien , courrait devant lui pour hâter son voyage. Il était un peu ranimé par l'oc- cupation de ces détails : tant qu'il reste une action à faire pour l'être qui nous in- téresse , les forces se soutiennent et le cœur ne succombe pas. jNous arrivâmes enfin chez ma tante : en songeant à la peine qu'elle allait éprouver , j'étais saisie moi- même de !a plus vive émotion, je laissai M. Barton entrer seul chez mad. de Ycr- non , et je restai quelques minutes dans Je salon pour reprendre mes sens : enfin , domptant eette faiblesse qui m'empêchait de consoler mon amie, j'entrai chez elle • je la trouvai plus calme que je ne l'espé- rais. M. Barton gardait le silence , Matildfl
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se contenait avec quelque effort 5 mad. de Vernon vint à moi et m'embrassa 5 je voulus m'approcher de Matiide , je la vis rougir et pâlir 5 elle me serra la main amicale- ment 3 mais elle sortit de la chambre à l'ins- tant même , se faisant un scrupule , je crois , d'éprouver ou de montrer aucune émotion vive.
Mad. de Yernon me dit alors : — Ima- ginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de mad. de Mon- doville , pour rn apprendre son consente- ment au mariage , d'après les nouvelles pro- positions que je lui avais faites! Elle m an— nonre eu même temps le départ de son fils. — Je serrai une seconde fois mad. de Yer- non dans mes bras. — Enfin , me dit— elle avec le courage qui lui est propre , occu- pons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons— nous aux evenemens. — Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton. avec un accent qui exprimait, je crois 5 une humeur un peu injuste sur le calme apparent de mad. de ^ ernon } mad. d'Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars. — (Test très-bien, repli—
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qua mad. de Yernon 5 qui s'aperçut du mécontentement de M. Bar ton, et s'adres- sant à moi , elle me dit comme à demi-voix : — Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève ! — Vous avez remarqué quel- quefois que mad. de Yernon avait l'habi- tude de louer ainsi , comme par distraction et en parlant à un tiers , mais le malheu- reux 13arton ny donna pas la moindre at- tention } il était bien loin dépenser à l'im- pression que sa douleur pourrait produire sur les autres. S'il lui était resté quelque présence d'esprit , c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer.
Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à mad. de Yernon \ je le suivis pour le conduire chez moi, où il de- vait trouver tout ce qui lui était nécessaire pour sa route. Lorsque nous fumes en voi- ture , il dit, en se parlant à lui-même : — Moucher Léonce, vos seuls amis, c'est votre malheureux instituteur , c'est aussi votre pauvre mère. — Et se retournant mis moi : — oui7 s'écria- t-il . j'irai nuit et jour pour le rejoindre , peut-être me dira- t-il encore un dernier adieu , et je resterai
•1@4 BELPHI??E.
près de sa tombe pour soigner ses derniers restes 5 et mériter ainsi d'être enseveli près de lui. — En disant ces mots, cet infor- tuné vieillard se livrait à un nouvel accès «le desespoir. — Madame 5 me dit-il alors , devant vous je pleure ^ lout-à-Theure j'é- tais calme 5 votre bonté ne repoussera pas cette triste preuve de confiance, j'en suis sûr, vous ne la repousserez pas.
Nous arrivâmes chez moi .. je pris toutes les précautions que je pus imaginer pour que le voyage de M. Barton fut le plus com- mode et ie plus rapide possible : il fut tou- ché de ces soins , et 5 prêt à monter en voi- ture , il me dit : — Madame . s'il vient en mon absence quelques lettres de Bayonne y je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce même , ouvrez— les , vous verrez ce qu'il faut l'aire d'après ces lettres , et vous me l'écrirez à Bordeaux. — JY est— ce pas mad. de Yernon , lui dis— je , qui de- vrait — Non 5 me répondit-il , ma- dame , permettez — moi de vous répéter que je veux que ce soit vous *, hélas ! dans ce dernier moment , lorsqu'il n est que trop probable que jamais je ne vous re—
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verrai , quil me soit permis de vous dire une idéé^ peut-être insensée, que j'avais conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvais point que mademoiselle de Ver- non put lui convenir , et j'osais remarquer en vous tout ce qui s'accordait le mieux avec son esprit et son âme. - — J'allais lui répondre , mais il me serra la main avec une affection paternelle } celte affection me rappelle M. dAlbémar, et jamais je ne l'ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors : — Ne vous offenses pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chérit Léonce comme son iihs , et que vos bontés ont pro- fondément touché. Bêlas! ces douces chi- mères sont remplacées par la mort! la mort ! ah Dieu! — 11 se précipita hors de ma cham- bre, et se jeta au fond de la voiture dans un accablement qui redoubla ma pitié.
Restée seule, je pus me livrer enfin a la douleur que moi aussi j'éprouvais : je n'a- vais dû m'occuperque des peines des au- tres, mail celle que je ressentais n'était pas moins vive, quoique la destinée de ce malheureux jeune homme fût étranger* la mienne. Ma tante et ma cousine le re-
I.*' o
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grettent pour elles, pour le bonheur qu'il devait leur procurer 5 moi que le sort sé- parait irrévocablement de kii 5 je pleure iine âme si belle, un être si libéralement doué , périssant ainsi dans les premières années de sa vie. Oui , s'il meurt je lui vouerai un culte dans mon cœur ; je croirai l'avoir aimé , l'avoir perdu, et je serai fi- dèle au souvenir que je garderai de lui:; ce sera un sentiment doux , l'objet d'une mélancolie sans amertume. Je demanderai son portrait à M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme celle d'un héros de roman dont le modèle n'existe plus. Déjà depuis quelque temps, Je per- dais l'espoir de rencontrer celui qui pos- séderait toutes les affections de mon cœur } ten suis sure maintenant , et cette certi- tude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix*
Mais peut-être que Léonce vivra 5 s'il vit, il sera l'époux de Matilde , et plus de chimères alors 7 mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère Louise} il est possible 7 que dans peu, je me réunisse à vous pour toujours.
DELPHINE. 107
LETTRE XV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, ee 22 mai.
J'ai trouvé ce soir plus de charmes que jamais dans 1 entretien de mad. de Vernon, et cependant, pour la première fois, mon cœur lui a fait un véritable re- proche. Quand je vous parle d'elle avec autant de franchise , ma chère Louise 7 je vous donne la plus grande marque possible de confiance^ n'en concluez, je vous prie, rien de défavorable à mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille motifs doi— vent excuser 5 mais jai sûrement raison, quand je crois que les qualités les plus in- times de famé peuvent seules inspirer celte délicatesse parfaite dans les discours et dans les moiudres paroles, qui rend la conversation de nuid.de Vernon si sédui- sante.
J'avais été douloureusement émue
1 OS DELPHINE.
le jour ; l'image de Léonce me poursuivait y je n'avais pu fermer Fœ'il sans le voir sanglant, blessé , prêt à mourir. Je me le représentais sous les traits les plus tou— chans, et ce tableau m'arrachait sans cesse des larmes. J'allai vers hait heures du soir chez mad. de Vernon^ Matilde avait passé tout le jour à l'église, et s'était couchée en revenant, sans avoir témoigné le moindre désir de s'entretenir avec sa mère ] je trou- vai donc Sophie seule et assez triste , je l'étais bien plus encore. Nous nous assîmes sur un banc de son jardin , d'abord sans parler } mais bientôt elle s'anima , et me fit passer une heure dans une situation d'àme beaucoup meilleure que je ne pouvais m'y attendre. La douceur et, pour ainsi dire, la mollesse même de sa conversation, ont je ne sais quelle grâce qui suspendit ma peine. Elle suivait mes impressions pour les adoucir , elle ne combattait aucun de mes sentimens , mais elle savait les modi- fier a mon insçu : j'étais moins triste sans en savoir la cause ] mais enfin auprès d'elle je Tétais moins.
Je dirigeai notre conversation sur ces
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grandes pensées vers lesquelles la mélan- colie nous ramène invinciblement. L'incer- titude de la destinée humaine. L'ambition de nos désirs, l'amertume de nos regrets, l'effroi de la mort, la fatigue de la vie, tout ce vague du cœur, eniin., dans lequel les âmes sensibles aiment tant à s'égarer, fut l'objet de notre entretien. Elle se plai- sait à m1 entendre, et mexcitant à parler, elle mêlait des mots précis et justes à mes discours, et soutenait et ranimait mes pensées toutes les (bis que j'en avais be- soin. Lorsque j'arrivai chez elle, j'étais abattue et mécontente de mes sentimena sans vouloir me l'avouer. Je croîs quelle devina tout ce qui m'occupait, car elle me dit exactement ce que j'avais besoin d'en- tendre. Elle me releva par degrés dans ma propre estime, jYtais mieux avec moi- même, et je ne m'apercevais qu'à la ré- flexion, que c'était elle oui modifiait ainsi mes pensées les plus secrètes. Enfin, j Y— prouvais au fond de l'âme un grand .soula- gement, et je sentais bien en même temps, qu'en rn éloignant de Sophie, le chagrin, et luitjUiUude me ressaisiraient de nouveau»
110 DELPHINE.
Je m'écriai donc dans une sorte d'en- thousiasme : — Àh! mon amie, ne me quit- tez pas , passons de longues heures à causer ensemble 5 je serai si mal quand vous ne me parlerez plus ! — Comme je pronon- çais ces mots, un domestique entra , et dit à mad. de Yernon que M. de Fierville de- mandait à la voir 5 quoiqu'on lui eût dé- clare à sa porte qu' elle ne recevait per- sonne. — Refusez-le, je vous en conjure, ma chère Sophie , dis—je avec instance, — Savez-vous , interrompit mad. de "Y er- non , si le neveu de mad du Marset a sta- gné ou perdu ce grand procès dout dépen- dait toute sa fortune ? — Mon Dieu , in- terrompisse , on m'a dit hier qu'il l'avait gagné: ainsi, vous n'avez point à consoler M. de Fierville des chagrins de son amie -, refusez— le. — Il faut que je le voye, dit alors mad. de Yernon. — Et elle fit signe à son domestique de le faire monter. Je me sentis blessée , je l'avoue , et ma phy- sionomie l'exprima. Mad. de Yernon s'en aperçut , et me dit. — -Ce n est pas pour moi , c'est pour ma fille.... — Quoi ! m e- crai-je assez vivement, vous songez déjà
DELPHINE. 111
à remplacer Léonce ? Pauvre jeune liomme ! vous n'êtes pas long-temps regrette' par Ta— mie de voire mère. — Je me reprochai ces paroles à l'instant même, car mad. de Ver- non rougit en les entendant, et comme elle me laissait partir sans essayer de me rete- nir, je restai, quelques minutes après l'ar- rivée de M. de Fierviîle, la main appuyée sur la clef de la porte du salon, et tardant à Touvrir. Mad. de Vernon enfin le remar- qua, elle vint à moi, et sans me faire aucun reproche, elle insista beaucoup sur le prix quelle mettait à l'union de sa fille avec Léonce, sur toutes les circonstances qui lui rendaient ce mariage mille fois préfé- rable à tout autre. Elle reprit par de. sa grâce accoutumée , et je partis après F avoir embrassée 5 mais je conservai ce- pendant quelques nuages de ce qui venait de se passer.
Concevez— vous ma folie, ma chère Louise P Ce qui m'a blessé peut-être si vi- vement, c'est un témoignage d'mdii renée pour Léonce ! Pourquoi vouloir que nuid.de Vernon le regrette profondéme quelle ne cherche point un autre époux
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pour sa fille ? elle ne Ta jamais vu : cepen- dant n'est-il pas vrai, ma chère Louise , que c'est se consoler trop tôt de la perte d'un jeune homme si distingue? Ah! s'il était possible qu'on le sauvât ! ce serait Matilde qui goûterait le bonheur d'en être aimée^ elle n'aurait pas souffert de son danger; il renaîtrait pour elle :; le calme de son imagination et de son âme la pré- serve des peines les plus amères de la vie. Louise , votre Delphine ne lui ressemble pas.
LETTRE XVI.
Mademoiselle d Albémar à Delphine.
Montpellier, 2.0 mai 1790.
J e me hâte de vous dire, ma chère Del- phine , que M. de Moudoville est mieux j un chirurgien habile Fa soigné avec beau— coup de bonheur , et lorsque la perte de son sang a été arrêtée, il s'est trouvé très- vite liors de tout danger. Il aurait déj<à re- pris sa route j si Ton ne craignait que sa
DELPHINE. I 1 3
blessure ne se rouvrit en voyageant. Il a écrit à M. Barton une lettre que Télin m'a adressée, pour vous prier de la faire par- venir sûrement } je vous l'envoie.
Il faut que Léonce ait quelque chose de bien aimable, pour que ce vieux négociant de Bayonne , Télin, qui, de sa vie n'a pensé qu'aux moyens de gagner de l'ar- gent, écrive des lettres toutes remplies déloges sur les qualités généreuses de M. de Mon do ville \ en vérité je crois qu'il a fait de Télin une mauvaise tête! Sérieuse- ment , c'est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vul- gaires, et je crois toujours plus aux qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'a ces supériorités mystérieuses , qui ne sont reconnues que par les adeptes.
Chère Delphine, il est très-vraisemblar ble à présent que vous allez voir M. de Mondoville. Votre imagination est singu- lièrement préparée à recevoir une grande impression par sa présence \ défendez-vous de cette disposition , je vous en conjure . et rendez à votre esprit toute l'indépendance dont il a besoin pour bien juger.
Il4 DELPHINE.
LETTRE XVII.
Delphine à mademoiselle cVdlbémar.
Paris, 25 mai.
.La lettre cle Léonce , que vous m'envoyez, ma chère sœur, est extrêmement remar- quable ; comme M. Barton m'avait de- mandé de Touvrir, je f ai lue; depuis deux heures qu'elle est entre mes mains , elle a fait naître en moi une foule de pensées qui m'étaient nouvelles. Je vous ferai part de mes réflexions une autre fois} le seul mot que je suis pressée de vous dire, c'est que la lecture de cette lettre a tout-à-fait calmé les idées qui me troublaient , et que je n'ai plus à craindre le mauvais mouve- ment qui me faisait envier le sort de ma cousine.
DELPHINE. î 1 5
LETTRE XVIII (i).
Léonce à M. Bar ton.
Bavonne, 17 mai 1790.
J e crains , mon cher ami , que vous ne soyez déjà parti sur la nouvelle de mou accident, et lorsque vous aurez su que j'avais témoigné le désir de vous voir. J'aurais dû vous épargner la fatigue d un tel voyage , mais vous pardonnerez à votre élève le besoin qu'il r-ût de vous dire adieu au moment de mourir. Si vous êtes encore à Paris, attendez-moi, je serai en état de voyager sous peu de jours. On me défend de parler, de peur que mes bles- sures à la poitrine se rouvrent- j'ai du temps au moins pour vous écrire tout ce qui tient à l'événement dont vous seul devez connaître le secret.
(1) Colle lettre est celle que mademoiselle d'Al- bemar a fait parvenir à Delphine,
n6
DELPHINE.
Je sais quel est le furieux qui a voulu m'assassiner et qui m'a attaque 9 ayant pour second son domestique, sans me lais- ser aucun moyen de me défendre. Il m'a dit avec fureur, en me poignardant : Je venge nia sœur désiwnorée. J'aurais nom- me l'auteur de cette action infâme , si les motifs qui l'ont irrite contre moi ne mé- ritaient une sorte d'indulgence ;■ vous les savez, ces motifs, et vous devinez mon assassin.
Mon cousin , en se soumettant a mes conseils, les a suivis néanmoins de la ma- nière du monde la plus faible et la plus inconséquente} il m'a prouvé qu'il ne faut jamais faire agir un homme dans un sens différent de son caractère. La nature place des remèdes à côté de tous les maux : l'homme faible ne hasarde rien ; l'homme fort soutient tout ce qu'il avance 5 mais l'homme faible, conseillé par l'homme fort, marche, pour ainsi dire, par sacca- des, entreprend plus qu'il ne peut, se donne les dt:fis à lui-même, exagère ce quil ne sait pas imiter, et tombe dans les fautes les plus disparates : il réunit les incon-
DELPH^K. 11-7
véniens des caractères opposes, au lieu de concilier avec art leurs divers avantages.
Charles de Mondoville a laisse pénétrer a la iâmille de mademoiselle de Sorane, qu'il suivait mes avis pour ainsi dire malgré lui; c'est ainsi qu'il a dirigé sur moi toute leur haine. M. de Sorane a été obligé de faire (aire un tirs— mauvais mariage à sa sceur, pour étouffer le plus promptement passible l'éclat de son aventure- la crainte de ce même éclat. Ta empêché de se battre avec moi* il a regarde 1 assassinat comme umc vengeance plus obscure et plus cer- taine, et il avait imaginé sans doute que si j'étais tué dans les montagnes des Py- rénées , on attribuerait nia mort à dv<, vo- leurs français ou espagnols , qui sont en assez grand nombre sur les frontières des deux pays.
Si je ne savais pas que M. de Sorane a été réellement très-malheureux de la boute de sa sœur, s'il n'avait pas raison de m'ac- CUser de la résistance de mon cousin à ses diMis. j'aurais livré son crime à la justice des lois. Mais, mïtant vu forcé, par un concours limeste de circonstances, à su—
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crifier la réputation de mademoiselle de Sorane à l'honneur de ma famille, j'ai cru devoir taire le nom d'un homme qui n était devenu mon assassin que pour venger sa sœur. Sa haine contre moi était naturelle ; le mal que je lui avais fait, tenait peut- être à un défaut de mon caractère : vous m'avez souvent dit que l'opinion avait trop d'empire sur moi. S'il est vrai que M. de Sorane ait réellement à se plaindre de ma conduite , je lui dois le secret sur un crime que j'ai provoqué 5 je le lui ai gardé , il vous sera sacré comme à moi— même.
Mais je le prévois, mon cherBarton, tremblant encore du danger que j'ai couru , vous aurtz une aimable colère contre vo- tre élève, pour avoir exposé si légèrement cette vie dont vous et ma mère daignez avoir besoin. Cette pensée m'est venue ? non sans quelques regrets, lorsque je me croyais prêt à mourir. Peut— être aurais— je pu laisser mon parent à lui-même , quoi- qu'il fut de mon sang, quoiqu'il portât mon nom } mais , je vous le demande , à vous , qui avez bien plus de modération que moi dans ^otre manière de juger, et
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qui n'attachez pas autant d'importance à ce qu'on peut dire dans le monde , si je m'étais trouvé dans la même situation que Charles de Mondoville , n'aur'ez-vous pas été le premier à me détourner d'épouser une femme généralement mésestimée , quand même je l'aurais aimée?
Pendant les jours que je viens de passer entre la vie et la mort, j'ai réfléchi heau— coup à ce que vous m'avez constamment dit, sur la nécessité de ne soumettre sa conduite qu'au témoignage de sa con- science et de sa raison. Vous êtes chrétien et philosophe tout à la fois 5 vous vous confiez en Dieu , et vous comptez pour rien les injustices des hommes : j'ai peu de disposition, vous le savez, à aucun genre de croyance religieuse, et moins encore à la patience et à la résignation que la ibi, dit-on, doit nous inspirer. Quoi— que jaie reçu , grâce à vous , une éduca- tion éclairée , cependant une sorte d'ins- tinct militaire, des préjugés, si vous le voulez , mais les préjugées de mes aïeux, ceux qui conviennent si parfaitement à la fierté et à l'impétuosité de mou âme,
120 DELPHINE.
sont les mobiles les plus puissans de toutes les actions de ma vie. Mon front se cou- vre de sueur quand je me figure un ins- tant , que même à cent lieues de moi 5 un homme quelconque pourrait se permettre de prononcer mon nom ou celui des miens avec peu d'égards, et que je ne serais pas là pour m'en venger. La plupart des hom- mes , dites-vous , ne méritent pas qu'on attache le moindre prix à leurs discours j leur haine peut n'être rien , mais leur in- sulte est toujours quelque chose. Ils s'é- galent à \ ous , ils lbnt plus , ils se croient vos supérieurs quand ils vous calomnient ? faut-il leur laisser goûter en paix cet inso- lent plaisir ?
Avez-vous d'ailleurs réfléchi sur la ra- pidité avec laquelle un homme peut se dé- considérer sans retour f S'il est indifférent aux premiers mots qu'on hasarde sur lui , si sa délicatesse supporte le plus léger nuage . quel sentiment l'avertira que c'en est trop ? D'abord de faux bruits circule- ront, et ils s'établiront bientôt après comme vrais dans la tète de ceux qui ne le con- naissent pas ; alors il s'en irritera , mais
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trop tard. Quand il se hâterait de chercher vingt occasions de duel , des traits de cou- rage desordonnés y rétabliront-ils la réputa- tion de son caractère ? Tous ces efforts, tous ces mouvcmens présentent l'idée de l'agita- tion , et Ton ne respecte point celui qui s'agite : le calme seul est imposant. On ne peut reconquérir en un jour ce qui est l'ouvrage du temps , et néanmoins la co- lère ne vous permettant pas le repos , vous rend incapable de trouver ou d'attendre le remède à votre malheur. Je ne sais ce qui peut nous être réservé dans un autre monde 5 mais l'enfer de celui-ci pour un homme qui a de la fierté , c'est d'avoir à supporter la moindre altération à cette in- tacte renommée d'honneur et de délica- tesse , le premier trésor de la vie.
J'ai cessé de combattre en moi ces sen— timens, je les ai reconnus pour invincibles j toutefois s ils pouvaient jamais se trouver en opposition avec la véritable morale, j'en triompherais, du moins je le (rois, et c'est à vos leçons , mon cher maître , que je dois cet espoir 5 mais dans toutes les résolutions qui ne regardent que moi seul , j'aurais tort Tome Lcx n
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<le vouloir lutter contre un défaut que je ne puis braver qu'en sacrifiant tout mon bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois sa vie que de faire souffrir son caractère.
J'ose croire que je ne rends pas malheu- reux ce qui m'entoure } pourquoi donc vou- drais-je me tourmenter par des efforts peut- être inutiles , et sûrement très-douloureux ? La considération que je veux obtenir dans le monde ne doit— elle pas servir à honorer tout ce qui m'aime ? Un homme n'est-il pas le protecteur de sa mère, de sa sœur et sur-tout de sa femme ? Ne faut- il pas qu'il donne à la compagne de sa vie l'exemple de ce respect pour l'opinion qu'il doit à son tour exiger d'elle ? Savez— vous pourquoi , jusqu'à présent , je me suis défendu contre l'amour , quoique je sen- tisse bien avec quelle violence il pourrait s'emparer de moi î C'est que j'ai craint d'ai- mer une femme qui ne lut point d'accord avec moi sur l'importance que j'attache à l'opinion , et dont le charme m'entraînât , quoique sa manière de penser me fit souffriiv J'ai peur d'être déchiré par deux puissances égales ? un cœur sensible
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et passionne , un caractère fier et irritable.
Ma mère a peut— être raison , mon cher Barlon 5 en me faisant épouser une per- sonne qui n'exercera pas un grand empire sur moi , mais dont la conduite est dirigée pâl- ies principes les plus sévères. Cependant, hélas ! je vais donc à vingt-cinq ans renon- cer pour toujours à l'espoir de m1 unir à la femme que j'aimerais , à celle qui comble- rait le vide de mon cœur par tontes les délices d'une affection mutuelle! Non, la vie n'est pas cet enchantement que mon imagination a rêvé quelquefois , elle offre mille peines inévitables , mille périls à re- douter, pour sa réputation , pour son re- pos ? mille ennemis qui vous attendent} il faut marcher fermement et sévèrement dans cette triste route , et se garantir du blâme en renonçant au bonheur.
Après avoir lu cette lettre, serez-vous content de moi, mon cher ihâttref Son- gez cependant avec quelque plaisir, que ^ otre élè\ e n'a pas une pensée secrète pour vous, et que vos conseils lui seront tou- jours nécessaires.
Léonce.
124 DELPHINE.
LETTRE XIX.
Delphine à mademoiselle cV Albémar.
Ce 27 mai.
J 1ai relu plusieurs fois la lettre où Le'once peint son propre caractère , avec la vérité la plus parfaite } vous n avez pas conclu , je l'espère , de quelques lignes que je vous écrivis dans le premier moment , que mon estime pour M. de Mondoville fût le moins du monde altérée ? Non assurément 3 rien de pareil n est vrai , sa lettre à M. Barton indique au contraire des qualités rares et une grande supériorité d'esprit} mais ce qui nia frappé comme une lumière subite , c'est rétonnant contraste de nos caractères.
Il soumet les actions les plus importan- tes de sa vie à l'opinion , moi je pourrais à peine consentir à ce qu1 elle influât sur ma décision dans les plus petites circons- tances } les idées religieuses ne sont rien pour lui , cela doit être ainsi , puisque l'honneur du monde est tout. Quant à moi ,
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vous le savez , grâce à l'heureuse éduca- tion que vous et votre frère m'avez donnée ? c'est de mon Dieu et de mon propre cœur que je fais dépendre ma conduite. Loin de chercher les suffrages du plus grand nom- bre , par les ménagcmens nécessaires pour se les concilier, je serais presque tentée de croire que l'approbation des hommes flétrit un peu ce qu'il y a de plus pur dans la vertu ? et que le plaisir qu'on pourrait prendre à cette approbation , finirait par gâter les mouvemens simples et irréfléchis d'une bonne nature.
Sans doute , à travers l'irritabilité de Léonce sur tout ce qui tient à l'opinion 9 il est impossible de ne pas reconnaître en lui une àme vraiment sensible; néanmoins ne regrettez plus , ma sœur , ses enga— gemens avec Matilde , réjouissez— vous au contraire de ce qu'il ne sera jamais rien pour moi } les oppositions qui existent dans nos manières d'être , sont précisé-^ ment celles qui rendraient profondément malheureux deux êtres qui s'aimeraient, sans les détacher l'un de l'autre.
11 me serait impossible , quelle que fut
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ma résolution à cet égard , de veiller assez sur toutes mes actions pour qu'elles ne prêtassent point aux fausses interprétations de la société: et que ne souffrira is-je pas , si celui que j'aimerais ne supportait pas sans douleur le mal que Ton pourrait dire de moi } si j'étais obligée de redouter les jugemens des indifférens , à cause de leur influence sur l'objet qui me serait cher, de craindre toutes les calomnies parce qu'il souffrirait de toutes , et de me cour- ber devant l'opinion, parce que j'aimerais un homme qui serait son premier esclave! Non , Léonce , ma chère Louise , ne con- vient pas à votre Delphine \ ah ! combien les senti mens de votre généreux frère , mon noble protecteur, répondaient mieux à mon cœur; il me répétait souvent qu'une âme bien née n'avait qu'un seul principe à observer dans le monde , faire toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu'im- porte à celle qui croît à la protection de l'Etre— Suprême et vit en sa présence, à celle qui possède un caractère élevé et jouit en elle— même du sentiment de la vertu j que lui importe 3 me disait M. d'Al-
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bémar , les discours des hommes ? Elle ob~ tient leur estime tôt ou tard , car c'est de la vérité que l'opinion publique relevé en dernier ressort : mais il faut savoir mépri- ser toutes les agitations passagères que la calomnie 5 la sottise et l'envie excitent contre les êtres distingués. Il ajoutait 5 j'en conviens , que cette indépendance j cette philosophie de principes convenaient peut-être mieux encore à un homme qu à une femme, mais il croyait aussi que les femmes , étant bien plus exposées que les hommes à se voir mal jugées , il fallait d'avance fortifier leur âme contre ce mal- heur. La crainte de l'opinion rend tant de femmes dissimulées , que pour ne point exposer la sincérité de mon caractère ? M. d'Albémar travaillait de tout son pou- voir à m'aiTranchir de ce joug. Il y a réussi } je ne redoute rien sur la terre que le re- proche juste de mon cœur, ou le reproche injuste de. mes amis 5 mais que l'opinion publique me recherche ou m'abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces jouis- sances de Famé et de la pensée 5 qui m'oc- cupent et m'absorbent toute entière, ic
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porte en moi— même un espoir consola- teur, qui se renouvellera toujours tant que je pourrai regarder le Ciel , et sentir mon cœur battre pour la véritable gloire et la parfaite bonté'.
Ce bonheur ou ce calme dont je jouis 7 que deviendraient— ils néanmoins , si par un renversement bizarre c'était moi , faible femme , moi dont la destinée réclame un soutien , qui saurais mépriser l'opinion des hommes, tandis que l'être fort, celui qui doit me guider , celui qui doit me servir d'appui , aurait horreur du moindre blâme? Vainement je tâcherais de me conformer à tous ses désirs , en adoptant une con- duite qui ne me serait point naturelle , je n'éviterais pas d'y commettre des fautes , et notre vie bientôt troublée aurait peut- être un jour une funeste fin.
]Non , je ne veux point aimer Léonce} quand il serait libre , je ne le voudrais point. J'ai eu besoin de me le répéter, de relire sa lettre, de détruire par de longues réflexions l'impression que m'avait fait le danger qu'il vient de courir 5 mais j'y suis parvenue 5 mon âme s'est affermie , et je
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puis le voir maintenant avec le plus grand calme et la plus ferme résolution de ne considérer désormais en lui que l'époux de Matilde.
LETTRE XX.
Delphine à mademoiselle d ' Albémar,
Ce 01 mai.
V/ue vous disais— je dans ma dernière let- tre , ma chère Louise? il me semble que je vais le démentir} je l'ai vu, Léonce. Ah ! je n'ai plus aucun souvenir de ce que je pensais contre lui : comment pouvais-je mettre tant d'importance à ce que j'appe- lais ses défauts? Pourquoi le juger sur une lettre? lexpression de son visage le fait bien mieux connaître.
J'avais reçu hier une lettre de M. Bar- ton, qui m'annonçait qu'il avait rencontré M. de Mondovilie à Bordeaux, et qu'ils revenaient ensemble : j'allai chez madame
y.cr 7
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rie Yernon pour lui porter ces bonnes nou- velles 5 j'avais l'esprit tout-à-fàit libre, la lettre de Léonce avait change' mes idées sur lui. Je ne sais pas pourquoi elle avait produit cette impression j en y pensant bien aujourd'hui, je trouve que c'était ab- surde $ mais enfin , Léonce n'était plus pour moi que le mari de Matilde , le gendre de mon amie, et j'entretins pendant deux heures madame de Yernon de tout ce qui pouvait avoir rapport à ce mariage, avec un sentiment d'intérêt qui lui fit beaucoup de plaisir. Elle ne s'était pas doutée , je crois , des pensées qui m'avaient troublée pendant quelques jours 5 mais la conversa- tion ne s'était point prolongée sur Léonce, parce que je la laissais tomber involontai- rement , tandis qu'hier, par je ne sais quelle sécurité , à la veille même du dan- ger , j'étais inépuisable sur les motifs qui devaient attacher madame de Vernon à ses projets pour sa fille. Je ne conçois pas encore d'où me venait ce bizarre mouve- ment} je voulais prendre, je crois, des engagemens avec moi-même, car cette vivacité ae pouvait pas être naturelle ; elle
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plut à madame de Vernon, qui me pressa vivement de passer le lendemain le jour entier avec elle.
Après dtner Ton annonça tout-à-coup M. Barton : sa figure me parut triste} je craignis quelque événement funeste, et je l'interrogeai avec crainte. — M. de Mon- doville, nous dit-il, est arrive liier avec moi } mais en chemin sa blessure s'est rou- verte, et je crains que le sang qu'il a perdu ne mette en danger sa vie : il est dans uri état de faiblesse et d'abattement qui m'in- quiète extrêmement 5 il a repris la fièvre de- puis huit jours , et il est maintenant hors d'état non-seulement de sortir, mais même de se tenir debout. 11 voudrait, dit M. Bar- ton en se retournant vers madame de Ver- non, vous remettre des lettres de sa mère; il prend la liberté de vous demander de ve- nir le voir : il n'ose se flatter que mademoi- selle de Vernon consente à vous accompa- gner • cependant il me semble qu'à présent que les articles sont signes par madame de Mondoville., il n'y aurait point d "inconve- nance....— .Matilde interrompit M. Barton, et lui dit en se levant . d'un ton de voix as
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sec : — Je n'irai point, monsieur, je suis décidée à n y point aller.
Madame de Vernon n essaie jamais de lutter contre les volontés de sa fille aussi positivement exprimées ; elle a dans le ca- ractère une sorte de douceur et même d'indolence , qui lui fait craindre toute espèce de discussion } ce n'est jamais par aucun moyen de force , de quelque na- ture qu'il soit, qu'elle veut atteindre à son but. Sans répondre donc à Matiîde , elle s'adressa à moi , et me dit : — Ma chère Delphine, ce sera vous qui m'accompa- gnerez , n'est— ce pas f nous irons avec M. Barton chez Léonce. — Je m'en dé- fendis d abord . quoique par un moin e— ment assez inexplicable j'éprouvasse tant d'humeur du refus de Matilde , qu'il Dic- tait doux d'opposer mon empressement à sa pruderie. Madame de "\ ernon insista : elle s'inquiétait de la sorte de timidité dont elle est quelquefois susceptible avec une personne nouvelle : elle craignait ces pre- miers mouvemens dans lesquels Léonce pouvait se livrer à [attendrissement. J ai toujours vu madame de Vernon redouter
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tout ce qui oblige à des témoignages exté- rieurs . lors même que son sentiment est véritable. On l'accuse de fausseté , et c'est cependant une personne tout-à-fait inca- pable d'affectation. Une réunion si singu- lière est-elle possible? je ne le crois pas.
Lorsqu'enfin je ne pus douter que mad. de Yernon ne désirât vivement que j'al- lasse avec elle , j y consentis. Cependant quand nous fumes en voiture, je me rap- pelai la lettre de Léonce à M. Bar ton , et il me vint dans l'esprit qu\m homme si délicat sur tout ce qui tient aux conve- nances , trouverait peut-être un peu léger qu'une (èmme de mon âge vînt le voir ainsi chez lui sans le connaître } cette pen- sée me blessa et changea tellement ma disposition , que je montai l'escalier de Léonce avec assez d'humeur: mais au mo- ment où nous entrâmes dans sa chambre , lorsque je le vis étendu sur un canapé 7 pâle, pouvant à peine soule\ er sa tête pour nous saluer, et néanmoins semblable en cet état a h plus noble, à la plus touchante image île la mélancolie et de la douleur, j éprouyai a iinstant une émotion très-vi\e*
l34 DELPHINE.
La pitië me saisit en même— temps que Tattra't; tous les sentimens de mon âme me parlaient à la fois pour ce malheureux jeune homme. Sa taille élégante avait clu charme , malgré l'extrême faiblesse qui ne lui permettait pas de se soutenir. Il ny avait pas un trait de son visage qui , dans son abattement même , n'eût une expres- sion séduisante. Je restai quelques instant debout , derrière M. Barton et mad. de Vernon. Léonce adressa quelques renier^ cîmens aimables à ma tante avec un son de voix doux , et cependant encore assez ferme :y sa manière d'accentuer donnait aux paroles les plus simples , une expression nouvelle } mais à chaque mot qu'il disait 9 sa pâleur semblait augmenter} et par un mouvement involontaire 1 je retenais ma respiration quand il parlait. ; comme si j'a- vais pu soulager et diminuer ainsi ses efforts.
Nous nous assîmes , il me vit alors. — Est- ce mademoiselle de Vernon , dit— il à ma tante ? — Non 5 répondit mad. de Vernon } elle n'ose point encore venir vous voir 5 c'est ma nièce 5 mad. d' Albtmar. — Mad, d'Al-
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be'mar ! reprit Léonce assez vivement , celle qui a bien voulu prêter sa voiture à M. Barton pour venir me chercher! celle qui a bien voulu s'intéresser à mon sort a\ant de me connaître! Je suis bien hon- teux, répéta— t— il en tachant d'élever la
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voix, je suis bien honteux d'être si mal en état de lui témoigner ma reconnais- sance. — J'allais lui répondre lorsqu'en finissant ces mots, sa tête retomba sur sa main* je fis un mouvement pour me lever et lui porter du secours^ mais rougissant aussitôt de mon dessein , je me rassis 5 et je gardai le silence. Léonce se tut aussi pendant quelques minutes. Tant de dou- ceur et de sensibilité se peignit alors sur son visage, que j'oubliai entièrement l'o- pinion que j'avais eue de lui, et qui pou- vait garantir mon cœur. Mon attendrisse- ment devenait à chaque instant plus dil- ficile à cacher. Les yeux et les paupières noires de Léonce accablé par son mal, se baissaient malgré lui • mais quand il par- venait à soulever son regard cl quil le dirigeait sur moi, il me semblait qu'il ial-r lait repondre à ce regard 3 qu'il sollicitait
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l'intérêt , qu'il expliquait sa pensée } et je me sentais émue , comme s'il m'avait long-temps parlé.
IN 'ayez pas honte pour moi , ma Louise , de cette impression subite et profonde ; c est la pitié qui la produisait ; j'en suis sûre : votre Delphine ne serait pas ainsi , dès la première vue , accessible à l'amour '7 c'était la douleur « la toute-puissante dou—
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leur qui réveillait en moi le plus fort, le plus rapide 5 le plus irrésistible des senti- mens du cœur , la sympathie.
Léonce s'aperçut , je crois , de l'intérêt que je prenais à sa situation , quoique je n'eusse pas parlé , c'est moi qu'il rassura. — Ce n'est, rien, dit-il, madame ] la fatigue de la route a rouvert ma blessure , mais elle est maintenant refermée , et dans quel- ques jours je serai mieux. — Je voulus es- sayer de lui répondre , mais je craignis qu'en parlant ma voix ne fut trop altérée 7 et j'interrompis ma phrase sans la finir* Mad. de Yernon lui demanda des nouvelles de mad. de Mondoville , lui dit quelques mots aimables sur l'impatience quelle avait de le voir. Il répondit à tout d'un ton abattu «
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mais avec grâce. Mad. de Vernon, craignant de le fatiguer, se leva, lui prit la main affec- tueusement, et donna le bras à -M. Barton pour sortir.
Je m'avançai après elle , voulant enfin prendre sur moi d'exprimer mon intérêt à M. de Mondo ville. Il se leva pour me re- mercier avant que je pusse len empêcher, et voulut faire quelques pas pour me re- conduire 5 mais un étourdissement très- efFrayant le saisit tout-à-coup; il cherchait à s'appuyer pour ne pas tomber . je lui offris mon bras involontairement , et sa tête se pencha sur mon épaule 5 je crus qu'il al- lait expirer. Ah! ma Louise, qui n'aurait pas été troublée dans un tel moment ! — Je perdis toute idée de moi-même et des autres* je m'écriai : — Ma tante , venez à son secours, regardez-le, il va mourir. — Et mou ^ isage fui (ouvert de larmes. M. Bar- ton se retourna précipitamment, soutint Léonce dans ses bras , et le reconduisit jus- qu'au sopha. Léonce revint à lui- il ouvrit lés 3 eux <n ant que j'eusse essuj ;; mes pleurs: et les regards les plus reconnaissons ni" ap- prirent qu il avait remarqué mon émoliou.
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Je m'éloignai alors , et mad. de Yernon me suivit : il faisait nuit quand nous revîn- mes ; elle ne put, je crois, s'apercevoir de la peine que j'avais à me remettre , et d'ailleurs nétat-ii pas naturel que je fusse inquiète de Pétât où j'avais vu Léonce? J'appris à la porte de mad. de Vernon , que M. de Serbellane était venu me demander deux fois, et je me servis de ce prétexte pour rentrer chez moi } je m y suis ren- ie un:e pour vous écrire.
Après ce récit, ma chère Louise, vous tremblerez pour mon bonheur} cependant n1 oubliez pas combien la pitié a eu de part à mon émotion. L'intérêt qu'inspire la souf- france trompe une âme sensible : il peut ar- river de croire qu'on aime, lorsque seule- ment on plaint. Cependant je n'accompa- gnerai plus mad. de Vernon chez M. de Mondoville^ il connaîtra bientôt Matilde, il sera frappé de sa beauté , et je pourrai le voir alors avec les sentimens que me com- mandent la délicatesse et la raison.
Mon amie , ma chère Louise , je suis déjà plus calme } mais c'est un malheur que de l'avoir vu ainsi entouré de tout le près-
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tige du danger et de la souffrance. Pour- quoi le mari de Màtilde ne sest-il pas d'a- bord offert à moi au milieu de toutes les prospérités qui l'attendent F Quavait-il à faire de ma pitié ?
LETTRE XXI.
Léonce à M. Bar ion.
Ce I juin.
JV1 A mère me mande, mon elior Barton , quelle vous écrit pour vous charger de quelques affaires à Mondoviile, qu'il faut terminer, dit-elle, avant mon mariage. Je voudrais bien que vous ne partissiez pas encore pour cette terre. C'est à votre ré- veil que vous avez coutume de régler vos projets. Mou domestique \ ous portera cette lettre demain à finit heures, dans voire nou- veau logement} vous ne médirez doue pas que vos arrangement étaient pris pour par- tir, et que vous ue pouvez plus v rien chan- ger. Dans quelques jours je pourrai sortir ,
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et Ton me montrera enfin mademoiselle de Yernon. Peut— on regarder un mariage comme décidé , quand on n'a jamais vu celle qu'on doit épouser ? Ali! que vous aviez raison de me parler de mad. d'Al- bemar 5 comme de la plus charmante per- sonne du monde! Vous m'avez vanté le charme de son entretien , la noblesse et la bonté de son caractère} mais vous n'auriez pu me peindre la grâce enchanteresse de sa figure , cette taille svelte , souple , élé- gante 5 ces cheveux blonds , qui couvrent à moitié des yeux si doux , et en même temps si animés } cette physionomie mo- bile , et cet air d'abandon plus pur 5 plus modeste 3 plus innocent encore qu'une ré- serve austère. J'étais entre la mort et la vie, quand je l'entendis crier : Ha! ma tante , venez , venez , il va mourir. Je crus, pendant un moment , avoir déjà passé dans un autre monde , et que c'était la voix des anges qui réveillait mon âme au bon- heur des immortels.
Quand j'ouvris les yeux , Delphine ne s'attendait point à mes regards , et tout son visage exprimait encore une compassion
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céleste. Elle s1 éloigna , mais je n'oublierai jamais sa physionomie dans cet instant. O pitié ! douce pitié ! s'il sufiit de ton émo- tion pour la rendre si belle , que serait-elle donc si l'amour répandait son charme sur ses traits ? Oui , mon ami , chacune des grâces de cette figure est le signe aimable d'une qualité de rame. Sa taille, qui se balance et se plie mollement quand elle marche, comme si ses pas avaient besoin d'appui } ses regards qui peignent une in- telligence supérieure , et cependant un ca- ractère timide, tout exprime en elle ce rare contraste que vous m'aviez vous-même indiqué , lorsque dans notre voyage vous me disiez, qu elle réunissait un esprit tics- indépendant à un cœur dévoué , et facile- ment asservi quand elle aime. C'est ainsi que vous m'expliquiez son amitié presque soumise pour mad. de Vernon. N'allez pas vous reprocher, mon cher Barton , l'im- pression que mad. d'Albémar m'a laite; je n'ai rien appris de vous, ce sont ses regards qui m'ont tout dit.
Ne croyez pas, cependant, que je nie livre sans réflexion à l'attrait qu elle m'ins-
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pire} je sais quels sont mes devoirs envers ma mère} je n'ai point encore examine' la force des engagement cru elle a pris avec mad. de Yernon, jusques à quel point ils me lient : mais je ne vous cache point que depuis que j'ai vu mad. d"Albëmar , il me serait odieux de me prononcer que je ne suis plus libre} il se peut que je ne le sois plus, mais laissez-moi le temps d'en juger moi-même. Mon cher maître , si de la ma- nière la plus indirecte, je crois l'honneur de ma mère intéresse à mon mariage avec mademoiselle de Vernon , il sera fait , vous n en doutez pas. Pourquoi craindriez- vous donc de m'aider à gagner du temps ? Adieu, je vous attends ce matin, mais je suis bien aise de vous avoir e'crit tout ce que contient cette lettre : vous le savez à présent, et il m'en aurait coûte' de vous le dire.
DELPHINE. Kp
LETTRE XXII.
Delphine à mademoiselle d'Albëmar.
Ce 3 juin.
Léonce est beaucoup mieux } il sortira bientôt 5 je ne l'ai pas revu. Mad. de Ver- non est retournée seule chez lui , je ne Tau- rais pas suivie, mais elle ne me Ta pas pro- pose. Je n ai pas non plus aperçu M. Bar— ton • il a quitté Léonce pour ses affaires. qui sont sans doute les a flaires du mariage. Quand je reverrai M. de Mondo ville », ce sera peut-être pour signer son contrat , comme parente de son épouse. Ma Louise, Léonce m'est apparu comme un songe , et le reste de ma vie nen sera point changé} qui pense à l'impression qu'il m'a laite:' ni lui, ni personne. Allons, il ne faut plus vous en entretenir.
.1 ai été d'ailleurs vivement occupée par l'arrivée de Thérèse. M. de Serbeliane est venu ce matin chez moi pour me Tannon-
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cer } il était abattu , et maigre l'habitude qu'il a prise de coutenir toutes ses impres- sions, ses yeux se remplissaient quelque- fois de larmes : il me conjura de venir voir mad. d'Ervins. — Helas! me disait-il, elle se perdra ! son àme est agitée par l'amour et le remords , avec une telle violence j qu'elle peut se trahir à chaque instant de- vant son mari , devant l'homme le plus ir- ritable et le plus emporté. Si elle voulait le fuir avec moi , il y aurait quelque chose de raisonnable dans son exaltation même } mais par une funeste bizarrerie , la religion la domine autant que l'amour , et son àme faible et passionnée s'expose à tous les dan- gers des sentimens les plus opposés. Elle peut aujourd'hui même avouer sa faute à son mari, et demain s'empoisonner, s'il nous sépare. Malheureuse et touchante per- sonne! pourquoi 1 ai-je connue! — je vais la voir, lui dis-je, ses soins me sauvèrent la vie, ne pourrai-je donc rien pour son bonheur ? — J'arrivai chez mad. d'Ervins , la pauvre petite se jeta dans mes bras en pleurant. Je n'avais pas encore vu son mari , et son extérieur confirma l'opinion qu'on
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m'avait donnée de lui. Il me reçut avec po- litesse , mais avec une importance qui me faisait sentir, non le prix qu'il attachait à moi, mais celui qu'il mettait à lui-même. Il m'offrit à déjeûner , et notre conversa- tion fut contrainte et gênée, comme elle doit toujours l'être avec un homme qui n'a de sentimens vrais sur rien , et dont l'esprit ne s'exerce qu'à la défense de son amour- propre. Il me parla continuellement de lui, sans remarquer le moins du monde si mon intérêt répondait à la vivacité du sien. Quand il se croyait prêt à dire un mot spirituel , ses petits yeux brillaient à Ta— varies d'une joie qu'il ne pouvait réprimer ; il me regardait après avoir parlé pour juger si j'avais su l'entendre, et lorsque son émo- tion d'amour-propre était calmée, il repre- nait un air imposant, par égard pour son propre caractère*, passant tour à tour des intérêts de son esprit à ceux de sa consi- dération, et secrètement inquiet d'avoir été trop b (lin pour un homme sérieux , ou trop sérieux pour un homme aimable.
Après une heure consacrée au déjeuner « ilse leva et m'expliqua lentement comment Tome /. r 8
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des affaires indispensables , que la bonté de son cœur lui avait suscitées, des visites chez quelques ministres qu'il ne pouvait retarder sans craindre de les offenser griè- vement, l'obligeaient à me quitter. Je vis qu'il me regardait avec bienveillance, pour adoucir la peine que je devais ressentir de son absence 5 j'aurais eu envie de le tran- quilliser sur le chagrin qu'il me supposait, mais ne voulant pas déplaire au mari de mon amie , je lui fis la révérence avec l'air sérieux qu'il désirait, et son dernier salut me prouva qu'il en était content.
Restée seule avec Thérèse , je réunis tout ce que la raison et l'amitié peuvent inspirer pour lui faire goûter de sages conseils} mais ses larmes , ses regrets , ses résolutions com- battues et démenties sans cesse , me firent éprouver une profonde pitié. Elle n'a point reçu cette éducation cultivée qui porte à réfléchir sur soi— même 5 on l'a jetée dans la vie avec une religion superstitieuse et une âme ardente 5 elle n'a lu, je crois, que des romans et la vie des Saints ; elle ne con- naît que des martyrs d'amour et de dévo- tion ; et l'on ne sait comment l'arracher à
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son amant , sans la livrer à des excès in- sensés de pénitence. La crainte de cesser de voir M. de Serbellane est la seule pensée qui puisse la contenir} si on L'obligeait à se séparer de lui, elle avouerait tout à sou m iri 5 elle a beaucoup d'esprit naturel ^ mais il ne lui sert qu'à trouver des raisons pour justifier son caractère } elle aime sa fille , mais sans pouvoir s'occuper de son éducation. Cette pauvre enfant 5 en voyant pleurer sa mère tout le jour, est dans un état d'attendrissement continuel qui nuit à ses forces morales et physiques 5 et AI. d'Er- vins ne se doute de rien au milieu de toutes ces scènes. Quand il surprend sa femme et sa fille en larmes , il leur demande pardon de les avoir trop peu vues, d'être resté trop long-temps dans son cabinet, ou chez ses amis } et il leur promet de ne plus s'e'— loigner à l'avenir. Cet aveuglement pour— • sait durer dans la retraite } mais à Paris j il se rencontre tant de gens qui ont envie d'humilier un sot, ou d irriter un méchant homme !
J'ai peint à Thérèse quelle serait sa si- tuation, si M. d'Eivius faisait tomber sur
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elle sa colère et son despotisme j que de- viendrait—elle sans parens J sans fortune , sans appui ? Elle me répond alors que son dessein est de s'enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie, et si je lui dis qu'il vaudrait peut-être mieux que M. de Ser- bellane allât passer quelque temps en Por- tugal auprès d'un de ses parens , comme c'était son projet en quittant l'Italie , elle tombe à cette idée dans un désespoir qui me fait frémir. Ah ! Louise , quelles dou- leurs que celles de l'amour ! Pauvre Thé- rèse ! en l'écoutant mon âme n'était point uniquement occupée d'elle 5 je pensais à Léonce , à ce que j'aurais pu souffrir. De quel secours me serait un esprit plus éclairé que celui de Thérèse ? La passion fait tour- ner toutes nos forces contre nous-mêmes ç mais, écartons ces pensées , c'est de ma mal- heureuse amie que je dois m'occuper. Le Ciel en récompense se chargera peut— être de mon sort.
M. d'Ervins rentra , et M. de Serbellane vint quelques momens après. Thérèse nous .retint} je vis avec plaisir pendant le reste de la journée que AL de Serbellane
D E L V TI I K E. Kjl)
n'avait point cherché à se lier avec M.d'Er- vins. Plus il était facile de captiver un tel homme en flattant sa vanité , plus je sus gré à l'ami de Thérèse de n'être pas devenu celui de son époux. Il est des situations qui peuvent condamner à cacher les senti— mens qu'on éprouve, mais il n'y a que l'avi- lissement du caractère qui rende capahle de feindre ceux que Ton n'a pas.
Mon estime pour M. de Serheîiane s'ac- crut donc encore, par sa froideur avec M. d'Ervins. Il m'intéressait aussi par le soin qu'il mettait à veiller continuellement sur les imprudences de Thérèse. Elle rou- gissait et palissait tour à tour quand on prononçait le nom du Portugal } M. de Serheîiane détournait à l'instant la conver- sation et protégeait Thérèse , sans néan- moins la blesser, en se montrant indiffé- rent à son amour. Je fus cruellement ef- frayée de l'état où je la voyais • je la pris à part avant de la quitter, et je lui fis remar- quer la délicatesse de la conduite de son ami et l'inconséquence de la sienne. — Je le sais, me répondit-elle, c'est le meilleur et le plus généreux des hommes. Je lui suis
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bien à charge sans doute , je ferais mieux de délivrer de moi ceux qui m'aiment , d'aller me jeter aux pieds de M. d'Ervins €t de lui tout avouer. — En prononçant ces paroles , ses regards se troublaient , je craignis quelle ne voulut accomplir ce dessein à l'heure même , je la serrai dans mes bras, et je lui demandai la promesse de s'en remettre entièrement à moi.
— Ecoutez, me dit— elle, je suis pour- suivie par une crainte qui est, je crois, la principale cause de F égarement où vous me voyez : je me persuade qu'il se croira obligé de partir sans m" en avertir , ou que mon mari me séparera de lui tout à coup , avant que j'aie pu lui dire adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu'il ne s'en ira jamais sans m'en avoir pré- venue , et si vous me donnez votre parole de me prêter votre secours pour le voir une heure seulement , une heure , quoi qu'il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je serai plus tranquille; je ne croirai pas , chaque fois qu'il me parlera , que ce sont les derniers mots que j'entendrai jamais de lui 3 je ne serai pas sans cesse
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agitée par tout ce que je voudrais lui dire encore, je serai calme. — Hé bien , lui ré- pondis—je avec chaleur , à l'instant même vous allez être satisfaite. — M. d'Ervins parlait à un homme qui l'écoutait avec la plus grande condescendance, il ne pensait point à nous : j'appelai M. de Serbellane , il promit solennellement ce que désirait Thérèse } je l'assurai moi-même aussi que je lui ferais avoir de quelque manière un dernier entretien avec M. de Serbellane, si jamais M. d'Ervins lui défendait de le revoir. En donnant cette promesse , je ne sais quelle crainte me troubla • mais avant de connaître Léonce, je n'aurais pas seu- lement pensé qu'un tel engagement pou- vait un jour me compromettre. Je m'ap- plaudis cependant de l'avoir pris, en voyant à quel point il avait raffermi le cœur de Thé- rèse} elle m'entendit parler arec résigna- tion des circonstances qui pourraient obli- ger M. de Serbellane à s'éloigner, et quand je la quittai, elle me parut tranquille.
Je d allai point le soir chez naad. deYer-* non , il ne m'était pas permis de lui con- fier le secret de Thérèse , je ne pouvais
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lui parler de Léonce , et comment éloi- gner d'une conversation intime les idées qui nous dominent? C'est causer avec son amie comme avec les indifférens , cher- cher des sujets de conversation au lieu de s'abandonner à ce qui nous occupe *et se garder, pour ainsi dire, des pensées et des sentimens dont Pâme est remplie. Il vaut mieux alors ne pas se voir.
Pour vous, ma Louise , à qui je ne veux rien taire, je n'éprouve jamais la moindre gène en vous écrivant 5 je m'examine avec vous , je vous prends pour juge de mon cœur , et ma conscience elle-même ne me dit rien que je vous laisse ignorer.
LETTRE XXIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 5 juin.
J e Pai revu , ma sreur , je Pai revu. Non ce n'est plus P impression de la pitié , c'est l'estime, Pattrait, tous les sentimens qui auraient assuré le bonheur de ma vie. Ah !
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qu'ai-je fait! Par quels liens d'amitié, de confiance me suis— je enchaînée ? Mais lui y que pense-t-il ? que veut-il? car enfin, pour- rait—on le contraindre, s'il n'aimait pas ma
cousine, si De quels vains sophismes
je cherche à m'appuyer! ne serait— ce pas pour moi qu'il romprait ce mariage? j'au- rais eu l'air de l'assurer par mes dons, et je le ferais manquer par ce qu'on appel- lerait ma séduction! Je suis plus riche que _YL. tilde } on pourrait croire que j'ai ahusé de cet avantage : enfin, surtout, je bles- serais le coeur de mad. de Yernon ; elle m'accuserait de manquer à la délicatesse, elle dontlestime m'est si nécessaire! Mais à quoi servent tous ces raisonnemens , Léonce m'aime-t— il ? Léonce se dé^a^c- rait— il jamais de la promesse donnée par sa mère? Vous allez juger à quels signes iiigitifs j'ai cru deviner son affection. Ah î journée trop heureuse, la première et la <i< rnière peut-être de cette vie d'enchan- tement, que la merveilleuse puissance d'un sentiment m'a lait connaître pendant quel- ques heures !
On annonça M. de Mondoville hier chez
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mad. de Yernon ; il était moins pâle que la première fois que je l'avais vu, mais sa figure conservait toujours le charme tou- chant qui m'avait si vivement attendrie , et le retour de ses forces rendait plus re- marquable ce qu'il y a de noble et de sé- rieux dans l'expression de ses traits. Il me salua la première, et je me sentis fière de cette marque d'intérêt, comme si les moin- dres signes de sa faveur marquaient à cha- que personne son rang dans la vie. Mad. de Yernon le présenta à Matilde , elle rou- git; je la trouvai bien belle 5 cependant, Louise , j'en suis sûre , lorsque Lonce après l'avoir très-froidement observée , se tourna vers moi , ses regards avaient seule- ment alors toute leur sensibilité naturelle. M. Barton s'était assis à côté de moi sur la terrasse du jardin , Léonce vint se placer près de lui : mad de Yernon lui proposa de passer la soirée chez elle , il y consentit»
J'éprouvai tout à coup dans ce moment une tranquillité délicieuse; il y avait trois heures devant moi pendant lesquelles j'étais certaine de le voir ; sa santé ne me causait plus d'inquiétude 5 et je n'étais troublée que
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par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai long-temps avec lui, devant lui. pour lui* le plaisir que je trouvais à cet entretien m'était entièrement nouveau:, je n'avais" considère la conversation jusqu'à présent ^ que comme une manière de montrer ce que je pouvais avoir d'étendue ou de finesse dans les idées , mais je cherchais avec Léonce, des sujets qui tinssent de plus près aux affections de l'âme : nous parlâ- mes des romans, nous parcourûmes suc- cessivement le petit nombre de ceux qui ont pénétré jusqu'aux plus secrètes dou- leurs des caractères sensibles. J'éprom A une émotion intérieure qui animait tons mes discours : mon cœur n'a pas ees.>é de battre un seul instant, lors même que non t discussion devenait purement liltérai, mon esprit avait conservé de l'aisance et de la iâcilité , mais je 3entais nro agitée, comme dans les circonstances les- plus importantes de La vie, et je ne pouvais le soir me persuader qu il ne s'était p, autour de moi aucun événement extraor- dinaire.
Chaque mot de Léonce ajoutait à i
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estime, à mon admiration pour lui: sa ma- nière de parler était concise, mais éner- gique; et quand il se servait même d'ex- pressions pleines de force et d'éloquence , on croyait entrevoir qu'il ne disait qu'à demi sa pensée , et que dans le fond de son cœur restait encore des richesses de sentiment et de passion , qu'il se refusait à prodiguer. Avec quelle promptitude il m'entendait ! avec quel intérêt il daignait m1 écouter ! Non , je ne me fais pas l'idée d'une plus douce situation : la pensée ex- citée par les mouvemens de lamelles suc- cès de lamour-propre changes en jouis- sance du cœur , oh ! quels heureux mo— mens! et la vie en serait dépouillée!
Je m'aperçus cependant que Matilde , par ses gestes et sa physionomie, témoi- gnait assez d'humeur. Mad. de Yernon , qui se plaît ordinairement à causer avec moi , parlait à son voisin sans avoir l'air de s'intéresser à notre conversation^ enfin elle prit le hras de mad. du Marset, et lui dit assez haut pour que je l'entendisse : — Ne voulez-vous pas jouer, madame? ce qu'on dit est trop beau pour nous. — Je rougis
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extrêmement à ces mots, je me levai pour déclarer que je voulais être aussi de la par- tie} Léonce m'en fit des reproches par ses regards. M. Barton vint vers moi, et me dit avec une bienveillance qui me toucha : — Je croirais presque vous avoir entendue pour la première fois aujourd'hui, ma- dame 5 jamais le charme de votre conver- sation ne m'avait autant frappe. — Ah ! qu'il m'était doux d'être louée en présence de Léonce! 11 soupira et s'appuya sur la chaise que je venais de quitter. M. Barton lui dit à demi-voix } — Ne voulez-vous pas vous approcher de mademoiselle de Ver- non? — De grâce, laissez-moi ici , répondit Léonce. — Ces mots, je les ai entendus, Louise, et leur accent surtout ne peut être oublié.
Quand la partie lut arrangée, Léonce, resté presque seul avec Matilde , vint lui parler, mais la conversation me par ut froide et embarrassée. Je ne savais ce que je faisais au jeu 5 mad. du Marset en prenait beau- coup d'humeur- mad. de Vernon excusait mes fautes avec une bonté charmante : sa grâce fut parfaite pendant cette partie , ei
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j'en fus si touchée, que je ne me rappro- chai plus de Léonce } il me semblait que la douceur de mad. de Yernon l'exigeait de moi. Elle voulut me retenir pour causer seule avec elle 5 je m'y refusai} je ne veux pas lui cacher ce que j'éprouve : qu'elle le devine , j'y consens , je le souhaite peut- être 5 mais je ne puis me résoudre à lui en parler la première. Ne serait-ce pas indi- quer le sacrifice que je désire f Je m'en sen- tirais plus à l'aise avec elle, si c'était moi qui lui dusse de la reconnaissance } alors je lui avouerais ma folie, je m'en remettrais à sa générosité } mais ce que je crains avant tout, c'est d'abuser un instant du service que j'ai pu lui rendre.
Ma sœur, consultez votre délicatesse na- turelle, non votre injuste prévention con- tre mad. de Vernon, et dites-moi ce que je devrais faire, s'il m'aimait, s'il me croyait libre. Hélas' ce conseil sera peut-être bien inutile 5 peut-être redouté-je des combats qu'il m'épargnera !
DELPHINE. 1 5C)
LETTRE XXIV.
Léonce à M, Barlon^ à MondoviUe.
Paris , ce 6 juin.
Vous êtes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde lettre de ma mère : je vous prie , mon cher Bar- ton, d'y rester quelque temps. Je me ser- virai de ce prétexte pour retarder toute explication avec mad de Vernon sur mon mariage , et je pourrai écrire à ma mère, et peut-être trouver quelques moyens de me délivrer de sa promesse. Mon cher maî- tre, vous le sentez vous-même, j'en suis sûr, quoique vous vous soyez refusé à me l'avouer } j'ai connu mad. cl" Albémar , je ne peux jamais aimer Matilde.
Pensez-vous que l'impression de la jour- mr (1 hier puisse s'cftacer démon cœur? Sans doute elle est belle, Matilde, vous me l'avez dit, je le crois; mais ai-je pu seulement la regarder? Je voyais, j écou- tais une femme comme il non exista jamais
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C'est un être inspire' , que Delphine. L'a— vez-vous remarquée , lorsqu'elle s'adres- sait à moi ? J'étais assis à quelques pas d'elle dans le jardin 5 sa voix s'animait, ses yeux ravissais regardaient le ciel comme pour le prendre à témoin de ses nobles pensées : ses bras charmans se plaçaient naturellement, de la manière la plus agréa- ble et la plus élégante. Le vent ramenait souvent ses cheveux blonds sur son visage } elle les écartait avec mie grâce, une né- gligence qui donnaient à chacun de ses mouvemens une séduction nouvelle. Croyez-vous , mon cher Barton, qu'elle parlait avec plus d'intérêt à cause de moi ? Yous m'avez dit que vous ne laciez jamais trouvée si aimable : aurait— elle voulu me plaire f Cependant elle m'a quitté si brusquement ! mais c'était dans la crainte d'aflliger mad. de Yernon. Oh ! sans doute nos âmes s'entendraient si jetais libre, si je pouvais m1 exprimer de toute la force de mon émotion et de ma pensée 1 Mais il faudra se réprimer long-temps encore , et saura-t-elle me deviner à travers tant de contraintes ? elle , dont tout le charme est
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dans l'abandon , croira-t-elle aux senti— mens contenus ? saura-t-elle que le cœur qui les renferme en est dévoi
Je n'imaginais pas qu'il fut possible , mon cher Barton , qu'une seule personne réunit tant de grâces variées, tant de grâces qui sembleraient devoir appartenir aux ma- nières d'être les plus différentes. Des ex- pressions toujours choisies, et un mouve- ment toujours naturel, de la gaîté dans l'es- prit, et de la mélancolie dans lessentimens, de l'exait .tion et de la simplicité, de l'entraî- nement et de l'énergie ! mélange adorable de génie et de candeur , de douceur et de force ! possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l'admiration aux pen- seurs les plus profonds , tout ce qui doit mettre à Taise les esprits les plus ordi- naires, s'ils ont de la bonté , s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante , sous les formes les plus faciles et les plus nobles, \c<> plus séduisantes et les plus naives.
1 )e!|>hin<' anime la con\ ersation en met- tant de l'intérêt à ce quelle dit, de l'in- térêt à ce qu'elle entend ; nulle préten- tion , nulle contrainte ; elle cherche ù
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plaire , mais elle ne veut y réussir qu'en développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j'ai connues s'arrangeaient plus ou moins pour faire effet sur les autres} Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fière et assez simple, pour se croire d'autant plus aimable , qu'elle se li- vre davantage à montrer ce qu elle éprouve.
Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu ! Elle Taime comme la première beauté de la nature morale } elle respire ce qui est bien , comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son carac- tère a besoin d'appui ; elle a dans le re- gard quelque cliose de sensible et de trem- blant , qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie 5 et son âme n'est pas faite pour résister seule aux orages du sort. O mon ami ! qu'il sera heureux , celui quelle choisira pour protéger sa destinée , qu'elle élèvera jusqu'à elle , et qui la défendra de la méchanceté des hommes !
Yous le voyez, ce nest point une im-
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pression légère que j'ai reçue : j'ai observé Delphine, je l'ai jugée, je la connais} je ne suis plus libre. Je veux écrire à ma mère } promettez-moi seulement, mon cher Bar ton , de faire naître des ineidcns qui vous retiennent un mois à Mondoville.
P. S. Je reçois à l'instant une lettre d'Espagne, qui m'est assez pénible } ma mère me mande que madame du Marset , qui lui écrit souvent , comme vous le savez , l'a prévenue que mademoiselle de Yernon avait une cousine très— spirituelle , mais singulièrement philosophe dans ses prin- cipes et dans sa conduite , enthousiaste des idées politiques actuelles , etc. , et dont la société ne vaut rien pour moi. Ma mère me recommande de ne point me lier avec mad. d'Àlbémar , c'est une prévention ab- surde que je parviendrai sûrement à dé- truire. Cependant je suis indigné contre mad. du Marset, et je saisirai la première occasion de le lui foire sentir.
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LETTRE XXY.
Delphine à mademoiselle cV Àlbêmar.
Ce 10 juin.
Il m'a parle, ma chère, avec intérêt, avec intimité ! Mon D:eu , combien je m'en suis sentie honorée ' Ecoutez-moi , ce jour contient plus d'un événement qui peut hâter là décision de mon sort.
J'avais dîné chez mad. de Yernon avec mad. du Marset et son inséparable ami M. de Fiervilie 5 je ne sais par quel ha- sard , à • ur j.ieme 011